Deepak Balgobin s’est rendu vendredi à la “Financial Crimes Commission” (FCC) pour réclamer une enquête sur l’intervention chirurgicale subie par le ministre de la Santé Anil Bachoo à l’hôpital Dr A. G. Jeetoo. L’ancien ministre des TIC invoque un possible délit de “public official using office for gratification” et demande la démission du ministre de la Santé.
Que la lumière soit faite : c’est le principe même de la transparence. Le statut du médecin privé présent au bloc opératoire, son degré de participation, les autorisations obtenues et le respect des procédures doivent être établis. Anil Bachoo soutenait initialement que son médecin privé avait assisté à l’intervention comme observateur, alors que le Premier ministre a ensuite indiqué au Parlement que ce spécialiste avait participé à l’opération. C’est précisément aux institutions compétentes de vérifier les faits et de déterminer s’il y a eu infraction.
Mais un élément relativise déjà le coup d’éclat politique de Deepak Balgobin : la FCC avait ouvert, dès le 1er septembre, un “First Information Report” et commencé ses propres vérifications. Sa déposition du 4 septembre n’a donc pas déclenché l’enquête. Elle s’est ajoutée à une procédure déjà engagée.
Le droit de questionner l’action d’un ministre ne se discute pas. En revanche, la posture adoptée par Deepak Balgobin soulève une question autrement plus politique : où était cette même exigence de responsabilité lorsqu’il siégeait au Conseil des ministres sous Pravind Jugnauth, au cœur des controverses qui ont marqué la gestion de la pandémie ?
Les dossiers Covid-19 effacés du récit
Le rapport du “Public Accounts Committee” (PAC) sur les achats d’urgence effectués pendant la pandémie ne repose pas sur des rumeurs. Il fait état de contrats attribués à des fournisseurs non enregistrés et sans expérience connue, d’absence de “due diligence”, de paiements effectués avant livraison, de garanties bancaires manquantes et de dossiers ne permettant même pas de retracer clairement le choix de certains fournisseurs ou la justification des prix.
Dans l’affaire “Pack & Blister”, 50 respirateurs avaient été commandés et quelque Rs 77,9 millions payées à l’avance. Le modèle livré n’était pas celui initialement commandé. Les appareils n’ont finalement jamais été utilisés, même après l’intervention de techniciens étrangers, puis ont été retournés. Au moment du rapport du PAC, l’argent n’avait toujours pas été récupéré. Le comité parlementaire avait qualifié d’« imprudente » la manière dont le ministère avait procédé et estimé que le manque de respirateurs adéquats avait mis des vies en danger.
Il y eut aussi Hyperpharm, société qui avait obtenu pour des dizaines de millions de roupies de contrats de médicaments et d’équipements sous le régime de l’“Emergency Procurement”. Les conditions d’attribution, les prix pratiqués et le choix des fournisseurs avaient suscité de nombreuses interrogations au Parlement.
Puis vint le Molnupiravir. Le 6 décembre 2021, le ministère de la Santé avait commandé 800 000 comprimés à Rs 9,30 l’unité. Le lendemain, il en achetait 999 000 à “CPN Distributors” à Rs 79,92 l’unité, à la suite d’une offre non sollicitée. Le rapport du directeur de l’Audit a ensuite confirmé cet écart de prix et relevé des manquements aux dispositions régissant les achats d’urgence.
À cela s’ajoute aujourd’hui la lourde facture des vaccins commandés sous l’ancien gouvernement. Le Conseil des ministres a révélé en février 2026 qu’environ Rs 243 millions restaient exigibles pour 691 200 doses de “Johnson & Johnson” qui n’avaient pas été fournies, avec des intérêts composés quotidiennement. Quelque Rs 277 millions étaient également dus pour 599 040 doses de Pfizer non livrées. Plus grave encore, le Cabinet a noté qu’aucune procédure de passation de marchés n’avait été suivie et qu’aucune trace officielle n’était disponible concernant les décisions du “High Level Committee” présidé par Pravind Jugnauth.
Il reste enfin le drame humain des onze patients dialysés décédés en 2021. Il serait inexact d’affirmer que les onze décès ont tous été officiellement attribués à une négligence médicale. Mais le rapport du “Medical Negligence Standing Committee” a bien relevé, dans plusieurs cas, une absence de soins appropriés, des soins médicaux et infirmiers insuffisants, des symptômes ignorés, le non-respect du protocole Covid, ainsi que des déficiences de personnel, de logistique et de transport. Le rapport n’a toutefois pas désigné un agent particulier comme responsable de l’ensemble des décès. Une enquête judiciaire a par la suite été ordonnée.
Tous ces scandales relèvent des faits établis. Deepak Balgobin était alors ministre du gouvernement. Pourtant, on ne se souvient ni d’une déposition spectaculaire de sa part ni d’une demande de démission de ses collègues. La responsabilité ministérielle qu’il invoque aujourd’hui semblait manifestement moins urgente lorsqu’elle pouvait atteindre son propre camp.
Des convocations transformées en feuilleton politique
Cette mémoire sélective rejoint désormais une autre méthode du MSM: celle qui consiste à transformer chaque passage devant une institution d’enquête en épisode de communication politique. Le 1er septembre, Pravind Jugnauth a été convoqué au CCID dans l’enquête sur l’acquisition et l’utilisation d’équipements d’interception durant son mandat. Informé des éléments recherchés par les enquêteurs, il a demandé du temps pour consulter ses avocats, affirmant ne pas avoir les informations nécessaires en tête ou en sa possession. Le CCID a accepté le renvoi de son interrogatoire. Mais à sa sortie, au lieu de s’en tenir à la gravité du dossier, Pravind Jugnauth a invité la population à son prochain meeting, prévu à Grand-Bois le 11 septembre.

Le scénario devient familier. Convocation, arrivée sous les caméras, présence des fidèles, déclaration soigneusement calibrée, dénonciation d’une prétendue persécution, puis annonce du prochain rassemblement. La FCC et le CCID deviennent les décors successifs d’un feuilleton politique dont chaque épisode doit entretenir la mobilisation du MSM. Comme quoi, tous les moyens sont bons pour tenter d’obtenir la sympathie de la population.
Ceux qui exigent aujourd’hui une transparence immédiate doivent accepter que la même règle s’applique à leur propre bilan. La responsabilité publique ne peut pas commencer en novembre 2024. Elle ne peut pas s’arrêter aux portes du Sun Trust. Et elle ne peut surtout pas varier selon que l’on se trouve au pouvoir, dans l’opposition ou devant les caméras.
Le MSM condamne sous une loi qu’il a lui-même abrogée
À force de vouloir tirer sur tout ce qui bouge, le MSM a fini par inventer le communiqué juridiquement périmé.
Dans son communiqué du 2 septembre, le parti affirme qu’Anil Bachoo est déjà « coupable d’une infraction tombant sous la ‘Prevention of Corruption Act’ ». Double prouesse : prononcer un verdict avant la conclusion de l’enquête et invoquer, pour des faits présumés de 2026, une loi qui n’est plus en vigueur.
Le POCA a, en effet, été abrogé par l’article 165(c) de la « Financial Crimes Commission Act 2023 ». Fait encore plus cocasse : cette réforme a été adoptée sous le gouvernement de Pravind Jugnauth, puis est entrée en vigueur le 29 mars 2024. Autrement dit, le MSM semble avoir oublié jusqu’aux lois votées sous son propre régime.
Pour des faits qui auraient été commis en 2026, la disposition pertinente serait désormais l’article 22 du FCC Act, relatif au public official using his office for gratification. C’est d’ailleurs cet article que Deepak Balgobin a lui-même invoqué en se rendant à la FCC, tentant ainsi de rattraper juridiquement la gaffe contenue dans le communiqué de son parti.
Au Sun Trust, la main droite semble donc ignorer ce que la main gauche écrit. Le MSM réussit ainsi un double exploit : déclarer un homme coupable avant même l’aboutissement de l’enquête et le condamner sous une loi que son propre gouvernement a supprimée.
Avant de donner des leçons de droit et d’exiger des démissions, un petit détour par les textes votés par ses propres élus n’aurait pas été superflu. La mémoire politique est parfois courte. Au MSM, elle ne semble même plus tenir jusqu’au bas d’un communiqué.



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