[Après la suspension de deux employées portant le hijab] Le gouvernement envisage de revoir la loi

C’est sans précédent : pour la première fois, un gouvernement mauricien prend publiquement position dans une affaire liée à l’expression religieuse en milieu professionnel. Réuni le 25 juillet, le Conseil des ministres a exprimé sa vive préoccupation face au licenciement brutal de deux employées d’un cabinet d’avocats de Port-Louis. Le gouvernement a non seulement saisi l’Employment Relations Tribunal pour qu’il se prononce sur leur possible réintégration, mais envisage également des mesures disciplinaires contre le cabinet ainsi que des amendements législatifs pour éviter que de tels cas ne se reproduisent.

Ce positionnement marque un tournant. Il témoigne de l’importance accordée par le gouvernement de Navin Ramgoolam aux principes d’inclusion, de tolérance et de liberté religieuse, consacrés par la Constitution. Le ministre du Travail, Reza Uteem, a dénoncé ce qu’il considère comme une atteinte potentielle à la liberté religieuse et à l’égalité de traitement. « Refuser une employée en raison de sa tenue religieuse va à l’encontre de nos principes fondamentaux », a-t-il déclaré, rappelant que Maurice est une démocratie multiconfessionnelle où chaque citoyen a le droit d’exprimer sa foi.

Dans la foulée, le député travailliste Eshan Juman a, lui, appelé au boycott du cabinet d’avocats impliqué, dénonçant un acte discriminatoire inacceptable. Il a exhorté les citoyens à faire preuve de solidarité en refusant de recourir aux services de cette firme tant que justice ne sera pas rendue aux deux femmes concernées.

Une décision brutale : deux femmes suspendues, puis licenciées

À l’origine de cette prise de position politique inédite : une affaire qui continue de susciter l’indignation. Les deux salariées du cabinet ENSafrica (Mauritius), initialement suspendues, ont été licenciées avec effet immédiat. Le courrier de licenciement en date du 18 juillet 2025 évoque des motifs graves : actes d’insubordination, diffusion d’informations trompeuses, menaces présumées à l’encontre de collègues, et trouble au sein de l’entreprise. Pourtant, aucun lien explicite n’est établi entre ces accusations et le port du hijab, qui semble pourtant avoir été à l’origine de la suspension.

Selon les deux femmes, c’est leur refus de retirer leur voile qui aurait déclenché la réaction de la direction. Ce qu’elles perçoivent comme une discrimination fondée sur l’apparence religieuse est nié par leur employeur, qui évoque des « comportements perturbateurs ». Mais cette justification tient-elle dans un pays où l’article 11 de la Constitution garantit la liberté religieuse, y compris dans l’espace professionnel, tant qu’elle ne nuit pas à la mission de l’entreprise ?

Me Imtihaz Mamoojee : « Il s’agit de liberté de pensée, d’expression et de choix »

L’avocat des deux ex-employées, Me Imtihaz Mamoojee, est catégorique : il s’agit d’une atteinte directe à leurs droits fondamentaux. « Elles n’ont jamais reçu d’avertissement, jamais été mises en cause pour la qualité de leur travail. On les a suspendues, puis licenciées uniquement parce qu’elles portaient le hijab », affirme-t-il. Il insiste sur le fait que tant qu’un salarié demeure professionnel et respecte le cadre de travail, aucun signe religieux — hijab, tikah ou croix — ne devrait poser problème.

« Même des compagnies internationales comme British Airways ont adapté leurs uniformes pour intégrer le port du hijab. Alors pourquoi cela poserait-il problème à Maurice ? », interroge-t-il. Pour lui, cette affaire dépasse la question de l’emploi : « C’est une question de principe ». Les deux femmes souhaitent d’ailleurs être réintégrées au sein de l’entreprise.

Vers une possible jurisprudence

En prenant position, le gouvernement envoie un signal fort : les discriminations, même dissimulées sous des motifs administratifs, ne seront pas tolérées. L’affaire, désormais entre les mains de l’ERT, pourrait faire jurisprudence et ouvrir la voie à une meilleure protection des droits religieux dans le secteur privé. Elle interroge aussi le monde du travail sur sa capacité à s’adapter à la diversité religieuse, dans une société mauricienne riche de sa pluralité.

SUAC : « Inacceptable et anticonstitutionnel »

Le Sunniy ‘Ulamâ & Aïmmah Council (SUAC) a exprimé avec fermeté, dans un communiqué émis ce samedi, son indignation face à cette situation inédite. Il rappelle que le hijab fait partie intégrante de l’identité religieuse de la femme musulmane et que son interdiction dans un cadre professionnel constitue une atteinte directe à un droit fondamental garanti par la Constitution. Cette prise de position vient renforcer le sentiment d’injustice partagé par une large frange de la population.

En dénonçant une pratique discriminatoire qui va à l’encontre de l’esprit de tolérance qui prévaut à Maurice, le SUAC appelle à la réintégration immédiate des deux employées concernées et à une intervention rapide des autorités compétentes. Le Conseil insiste sur le devoir de l’État de garantir, au-delà des règlements internes des entreprises, le respect des libertés religieuses dans tous les espaces de la société mauricienne.

Le Muslim Ladies Council dénonce une atteinte à la liberté religieuse

Le Muslim Ladies Council (MLC) tire la sonnette d’alarme face à l’interdiction du hijab dans le secteur privé. Lors d’une conférence de presse tenue le 23 juillet, sa présidente, Mariam Goodur, a dénoncé ce qu’elle considère comme une discrimination flagrante à l’encontre de deux employées licenciées par ENSafrica (Mauritius) pour avoir refusé d’enlever leur hijab. Le MLC rappelle que le port de signes religieux comme le hijab, le tikah ou la croix est un droit constitutionnel au travail, et appelle à une mobilisation collective contre toute dérive attentatoire à la liberté de conscience.

Mariam Goodur s’interroge sur la légitimité d’un employeur à interdire le hijab sans pouvoir démontrer un préjudice réel à l’entreprise. Selon elle, toute interdiction liée à la pratique religieuse doit être justifiée par des impératifs objectifs et non fondée sur des préférences personnelles ou culturelles.