[Arrestation de Sattar Hajee Abdoula] Rs 3,7 millions dans le collimateur de la FCC

Photo : Defimedia

Sattar Hajee Abdoula, ‘blue eyed boy’ de Pravind Jugnauth et figure incontournable de la finance et de l’insolvabilité à Maurice, commence à répondre de ses actes. L’homme de 66 ans, figure centrale de Grant Thornton et ex-administrateur d’Air Mauritius, a été arrêté par la Financial Crimes Commission (FCC) mercredi 19 novembre au terme d’un interrogatoire « under warning » de plusieurs heures. Un premier dossier tombe : un versement de Rs 3,7 millions effectué le 31 mars 2020 sur un compte de Grant Thornton, somme que les enquêteurs soupçonnent de provenir d’activités criminelles.

Après sa convocation au siège de la FCC, l’ancien président de la SBM et de MK a tenté une manœuvre désormais familière chez plusieurs hauts profils mis en cause pour blanchiment. Alors que son placement en détention devait être acté, il a invoqué un « état de santé préoccupant » et a été transféré à l’hôpital Jeetoo, échappant ainsi à une première nuit en cellule policière.

Sattar Hajee Abdoula a été présenté jeudi après-midi devant la cour de Port-Louis, visé par une accusation provisoire de blanchiment d’argent. Les autorités lui reprochent d’avoir détenu Rs 3,7 millions, suspectées de provenir d’activités criminelles, déposées sur le compte de Grant Thornton Ltd, société dont il est directeur.

Lors de l’audience, l’avocat de l’accusé, Me Raouf Gulbul, a évoqué l’état de santé précaire de son client et déposé une demande de libération sous caution. Toutefois, la FCC s’est fermement opposée à cette requête, invoquant des risques de manipulation de preuves et la possibilité que le prévenu tente de se soustraire à la justice. La magistrate Shaheen Inshirah Daureeawoo a ordonné que toutes les dispositions nécessaires soient prises dans l’éventualité où le suspect aurait besoin de soins, et a reporté la décision sur la requête de caution au 26 novembre. Après sa comparution, Sattar Hajee Abdoula a été conduit en détention policière.

Cette interpellation concerne un contrat conclu entre Grant Thornton Ltd et Airmate Ltd, filiale d’Air Mauritius, pendant la période d’administration volontaire de MK — administration qu’il avait lui-même dirigée. Le contrat, censé porter sur des services administratifs évalués à Rs 5 millions, aurait donné lieu à des paiements supplémentaires potentiels pouvant atteindre Rs 15 millions, selon la FCC.

Les enquêteurs tentent de déterminer les raisons et la légitimité du virement de Rs 3,7 millions effectué à l’époque où Sattar Hajee Abdoula occupait le poste de Chief Executive Officer de Grant Thornton. Plus troublant encore : aucune procédure d’appel d’offres n’aurait été lancée par Airmate. Les premiers éléments de l’enquête révèlent que des paiements de plus de Rs 3 millions, versés à titre de « Advisory Services » à Grant Thornton, n’étaient pas justifiés selon les documents examinés jusqu’ici. Les enquêteurs estiment que l’intégralité des services prévus n’a pas été fournie, malgré les montants reçus. Une partie des fonds émanant d’Air Mauritius aurait donc transité vers Grant Thornton sans justification satisfaisante.

Jeudi, les enquêteurs ont auditionné Mariam Rajabally, business partner de la firme, à titre de témoin avant de l’autoriser à repartir. Elle a confié que les décisions prises à cette période étaient celles de Sattar Hajee Abdoula. Son témoignage constitue une étape clé dans la compréhension de la structure décisionnelle au sein de la firme durant la période concernée. Elle a réitéré que les décisions prises à l’époque relevaient exclusivement de Sattar Hajee Abdoula, un élément que les enquêteurs considèrent comme crucial pour établir les responsabilités.

Considéré comme l’un des « favoris » de l’ancien régime MSM, Sattar Hajee Abdoula avait accumulé les responsabilités stratégiques :

  • administrateur d’Air Mauritius durant la pandémie
  • président de la SBM Holdings
  • acteur central dans la liquidation du groupe BAI et la gestion du dossier Bramer Bank
  • influence prépondérante au sein de Grant Thornton

Pour son rôle d’administrateur d’Air Mauritius entre avril 2020 et septembre 2021, il avait perçu Rs 141 millions, alors même que la compagnie aérienne se disait au bord de l’asphyxie financière, plaidait pour des licenciements massifs et la vente d’appareils.

Ce premier dossier n’est qu’une entrée en matière. D’autres enquêtes sont en cours, notamment autour de l’administration volontaire d’Air Mauritius, de paiements contestés, ainsi que d’anciennes transactions liées au démantèlement de BAI.

Dawood Rawat, ancien patron du groupe BAI, a récemment déposé une plainte auprès de la FCC, réclamant une enquête criminelle sur les événements de 2015. Il produit même un enregistrement audio dans lequel une promesse d’immunité lui aurait été proposée en échange de la restitution d’actifs à l’étranger.

La FCC poursuit l’examen des documents comptables, des contrats et des échanges internes afin de déterminer si les paiements correspondaient réellement aux activités annoncées. Les enquêteurs examinent minutieusement chaque élément susceptible de déterminer si les fonds ont été utilisés conformément aux engagements contractuels ou s’ils ont servi à d’autres fins. La FCC cherche à retracer l’origine, la justification et l’usage exact des montants perçus.

À ce stade, les autorités maintiennent leur ligne : le versement de Rs 3,7 millions et les paiements présumés non justifiés de plus de Rs 3 millions soulèvent suffisamment de questions pour justifier l’ouverture d’une enquête approfondie et le maintien en détention de l’accusé.

Dans les milieux juridiques comme politiques, personne ne se fait d’illusions : cette première arrestation pourrait marquer le début d’un processus beaucoup plus vaste visant à faire la lumière sur une décennie de pratiques financières contestées aux sommets des institutions publiques. La prochaine étape de cette affaire sera la décision sur la demande de caution, attendue le 26 novembre.