[Budget 2026-2027] Pouvoir d’achat : L’impératif numéro un

Le 19 juin, le Premier ministre Navin Ramgoolam présentera le Budget 2026-2027 dans un contexte international marqué par de nombreuses incertitudes. En amont de cette échéance, le gouvernement a conduit une série de consultations approfondies avec l’ensemble des forces vives du pays — opérateurs économiques, syndicats, organisations professionnelles, ONG et représentants de la société civile — témoignant d’une volonté d’ancrer ce budget dans les réalités vécues par les Mauriciens. Pouvoir d’achat, emploi, sécurité, lutte contre la drogue, investissements : les priorités identifiées sont nombreuses et reflètent la diversité des défis auxquels fait face l’île. Nous avons recueilli les analyses et attentes d’économistes, de syndicalistes et d’experts, pour mieux cerner ce que ce budget devra accomplir.

Bhavish Jugurnath, économiste : « Réduire les déficits et contrôler l’inflation »

Pour l’économiste Bhavish Jugurnath, ce budget doit avant tout s’attaquer aux fondamentaux macroéconomiques. « La priorité, c’est de réduire les déficits et de contrôler l’inflation », affirme-t-il, avant d’insister sur la nécessité de relancer la croissance à travers l’investissement privé. Il plaide pour une diversification vers de nouveaux secteurs porteurs — intelligence artificielle, fintech, énergies renouvelables, économie bleue et agro-industrie — afin de réduire la dépendance du pays aux importations, qu’il estime à environ 80 %.

Selon lui, cette forte dépendance est au cœur du problème inflationniste actuel, accentué par la hausse des prix du carburant depuis le début de l’année. « Si on réduit l’importation et qu’on développe nos propres secteurs, cela contribuera à assainir les finances publiques », explique-t-il. Il insiste également sur l’importance d’attirer les investissements directs étrangers, à la fois pour stimuler la croissance et pour générer des devises susceptibles d’alléger la pression sur les finances publiques.

Sur le contexte international, Bhavish Jugurnath ne se fait guère d’illusions à court terme : la situation économique mondiale restera volatile pendant encore environ un an, notamment en raison des tensions autour du détroit d’Hormuz. Il souligne que certains secteurs clés, comme le tourisme — qui montrait pourtant des signes encourageants de reprise — restent vulnérables face à des risques sanitaires comme la fièvre jaune ou Ebola, et propose de se tourner davantage vers les services financiers comme source alternative de revenus pour l’État. La mesure la plus urgente ? Soulager le pouvoir d’achat et débloquer des financements pour les petites et moyennes entreprises, durement éprouvées depuis la pandémie de Covid-19, ce qui contribuerait selon lui à préserver l’emploi dans les secteurs les plus fragilisés.

Chandan Jankee, économiste : « La protection sociale, priorité numéro un »

Dans la même veine, l’économiste Chandan Jankee insiste lui aussi sur l’urgence d’agir, mais place la protection sociale au cœur de ses priorités. « Il faut pouvoir augmenter l’investissement et accroître la croissance, mais en même temps, il faut protéger la population », résume-t-il, soulignant que la hausse du coût de la vie reste, selon lui, la principale source de préoccupation des Mauriciens. Il insiste sur la nécessité de restaurer la confiance des investisseurs tout en maintenant une certaine stabilité des prix des produits de première nécessité, afin d’éviter une aggravation des tensions sociales.

Sur le plan budgétaire, il recommande de réduire les dépenses publiques jugées superflues et de cibler des mesures à effet rapide pour relancer l’activité économique. Il évoque également la possibilité d’un accompagnement par des institutions internationales, comme le FMI ou la Banque mondiale, pour structurer un programme économique rigoureux, assorti d’une discipline dans les dépenses et d’une relance progressive. « Il faut avoir une certaine innovation dans la stratégie économique », estime-t-il, ajoutant qu’il faudrait aussi revoir le fonctionnement de certaines institutions qui n’ont pas su s’adapter aux réalités du moment.

Ses trois priorités pour les Mauriciens sont claires : le maintien de la protection sociale face au coût de la vie, qu’il considère comme la priorité absolue ; la lutte contre la drogue, pour laquelle il appelle à rien de moins qu’un « plan Marshall » ; et une réduction du train de vie de l’État, avec un effort de sobriété attendu des responsables politiques. Un message qui rejoint, sur ce dernier point, celui des représentants syndicaux.

Radhakrisna Sadien, State and Other Employees Federation : « Une protection accrue aux consommateurs »

Pour Radhakrisna Sadien, l’urgence est double : protéger le consommateur et restaurer la confiance dans les institutions. Sur le premier front, il plaide pour l’introduction d’un Profiteering Code, accompagné de mesures concrètes pour sanctionner les pratiques commerciales déloyales — affichage des prix, contrôle des balances, qualité des produits mis en vente. « Il faut accorder une protection accrue aux consommateurs », insiste-t-il, tout en appelant à un soutien renforcé à la classe moyenne à travers une compensation intérimaire face au coût de la vie.

Il appelle également à combler les postes vacants dans les ministères et départements depuis plusieurs années, une situation qui pèse lourdement sur la qualité des services publics. Il plaide pour un dialogue social renforcé à tous les niveaux, avec une implication réelle de la société civile dans la prise de décision. Sur le plan environnemental, il souhaite des mesures incitatives pour encourager le tri des déchets au niveau des ménages, à travers un système de remboursement. Il insiste par ailleurs sur la transparence dans le recrutement et les promotions au sein de la fonction publique, où la compétence devrait, selon lui, primer sur toute autre considération.

Sur le plan sécuritaire, il souhaite que des moyens supplémentaires soient accordés à la police, mais pas sans un travail de sensibilisation et d’éducation mené en consultation avec la population. « Il faut agir, prendre des sanctions, mais il faut aussi venir avec une sensibilisation », explique-t-il, rappelant que la sécurité est aussi une condition sine qua non pour préserver l’attractivité touristique du pays. Sur la question de la gouvernance, Radhakrisna Sadien est sans détour : « Il faut montrer qu’il n’y a pas de gaspillage et qu’il n’y a pas de corruption. » Il évoque notamment une réduction des dépenses liées aux véhicules officiels et aux missions à l’étranger — un signal symbolique fort, selon lui, qui conditionnerait la crédibilité de l’ensemble du budget.

Narendranath Gopee, FCSOU : « Revoir le système éducatif de fond en comble »

Narendranath Gopee ne tourne pas autour du pot : pour les travailleurs, ce budget doit se traduire en roupies sonnantes et trébuchantes. « Il y a surtout le prix du gaz qu’il faut baisser, et les denrées alimentaires de base qu’il faut contrôler », affirme-t-il. Concernant le programme de transport gratuit pour les élèves et les seniors, il est clair : le programme doit être maintenu, mais mieux encadré. « On ne dit pas qu’il ne faut pas faire le transport gratuit. On dit qu’il faut le contrôler », affirme-t-il, dénonçant un gouffre financier qu’il juge aujourd’hui insoutenable sans une gestion plus rigoureuse.

Ses attentes en matière de travail sont précises et sans ambiguïté. Révision du salaire minimum, aboutissement des discussions sur la semaine de 40 heures — « il faut que cela se cristallise, ce sera dans l’intérêt des travailleurs » — et création d’un comité disciplinaire national indépendant pour le secteur privé : « On veut un système transparent, totalement indépendant, en faveur des travailleurs. » Il insiste enfin pour que toute réforme des lois du travail passe par le National Tripartite Council, et non par un Miscellaneous Finance Bill où ces amendements n’ont, selon lui, tout simplement pas leur place.

Sur la drogue, sa position est tranchée et assumée : la légalisation du cannabis est, selon lui, la seule réponse crédible. « D’où viennent les drogues dures ? D’où viennent les drogues chimiques ? Comment est-il aussi facile d’en avoir ? Ça tue plus que cette affaire de cannabis », lance-t-il. Pour Narendranath Gopee, légaliser le cannabis — également à des fins médicales — permettrait d’exercer un contrôle plus efficace sur les drogues dures qui ravagent la société mauricienne. « Sinon, c’est fini, c’est foutu. On ne pourra pas combattre ce fléau », avertit-il.

Mais c’est sur l’éducation que Narendranath Gopee se montre le plus véhément. Pour lui, aucune réforme sécuritaire ne portera ses fruits sans une refonte en profondeur du système éducatif. « C’est le système éducatif qui reste et restera la base d’une société. Nous devons le revoir de fond en comble », affirme-t-il, estimant que ce système a été « totalement détruit pendant les dix dernières années ». Il rappelle la vision fondatrice de Sir Seewoosagur Ramgoolam, qui avait instauré l’éducation gratuite : « Il avait vu l’importance de l’éducation dans la société. » Il plaide enfin pour la relance du National Education Council, prévu par l’Education Act mais selon lui resté lettre morte, qui devrait définir une vision de long terme pour l’éducation, indépendamment des alternances politiques. Il conclut avec une sobriété qui dit beaucoup : « On souhaite bonne chance au gouvernement. On attend qu’il comprenne la situation de la population et qu’il vienne avec des mesures pour la soulager. »

Gheerishsing Gopaul, GSEA : « Recrutement urgent dans les ministères »

Gheerishsing Gopaul, secrétaire général de la Government Services Employees Association (GSEA), ne se perd pas en considérations abstraites. Il arrive avec une liste de mesures précises, concrètes, immédiatement applicables.

Sur l’emploi, il appelle à un recrutement urgent dans les grades dédiés : « Le recrutement doit s’effectuer dans les grades dédiés à travers tous les ministères, particulièrement au ministère de la Santé et du Bien-être, de l’Éducation, des Infrastructures nationales, du Logement et de l’Agroalimentaire. » Des secteurs qui, selon lui, souffrent depuis trop longtemps de sous-effectifs chroniques aux conséquences directes sur la qualité des services rendus à la population.

Il plaide également pour une réduction des prix des produits de consommation et du gaz domestique, pour l’exonération fiscale sur les voitures hybrides et électriques afin de réduire la dépendance au carburant, et pour le rétablissement de mesures visant à soutenir le taux de natalité. Il réclame aussi le retour de la pension de retraite de base à l’âge de 60 ans — une mesure symboliquement forte pour les travailleurs qui ont donné leurs meilleures années à la fonction publique.

Sur la congestion routière, fléau quotidien des habitants d’Ebène et de Port-Louis, il propose une solution pragmatique : convertir des terrains de l’État en parkings gratuits et mettre en place des navettes pour les zones les plus congestionnées. Enfin, il mise sur l’agriculture comme levier de souveraineté : « Plus d’incitations pour développer l’intérêt des jeunes à investir dans l’agriculture et d’autres domaines, en vue de consolider notre production locale et de réduire les importations. » Il propose également de repenser la production locale d’éthanol selon une stratégie durable — une piste qui rejoint les préoccupations de plusieurs économistes sur la réduction de la dépendance aux importations.

Faizal Jeerooburkhan, Think Mauritius : « Équilibre délicat entre soutien social et assainissement budgétaire »

Pour Faizal Jeerooburkhan, de Think Mauritius, le principal défi du Budget 2026-2027 sera de concilier la protection du pouvoir d’achat avec le redressement des finances publiques. « La marge de manœuvre du gouvernement apparaît particulièrement limitée », prévient-il, évoquant une dette publique avoisinant 88 % du PIB, une inflation persistante, un déficit important de la balance des paiements et une croissance modérée.

L’environnement international complique davantage l’exercice. « Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient continuent de peser sur les prix de l’énergie et d’alimenter l’incertitude mondiale », souligne-t-il, rappelant également que les agences de notation suivent de près la trajectoire budgétaire du pays.

Face à ces contraintes, il décrit un exercice d’équilibriste. « Le gouvernement est appelé à trouver un équilibre délicat entre le maintien des aides sociales et la nécessité de réduire les déficits publics, de contenir l’endettement, de maîtriser l’inflation et de relancer durablement la croissance économique », résume-t-il. Il estime également nécessaire d’attirer davantage d’investissements étrangers et de renforcer la résilience du pays face aux défis démographiques, climatiques, énergétiques et hydriques.

Du côté des attentes de la population, il identifie le coût de la vie comme la préoccupation la plus immédiate. « Les ménages font face à une hausse continue des prix de l’alimentation, du logement, du transport et de l’énergie », observe-t-il. Il plaide aussi pour un soutien accru aux familles vulnérables, la création d’emplois de qualité pour les jeunes, un meilleur accès au logement social ainsi qu’une amélioration des services publics.

Sur la sécurité et la lutte contre la drogue, Faizal Jeerooburkhan est catégorique : « Ces enjeux sont étroitement liés et nécessitent une approche globale et coordonnée. » Il appelle à renforcer les moyens de la police, de la Financial Crimes Commission et du système judiciaire afin de mieux lutter contre les réseaux criminels organisés. Il plaide également pour une meilleure coordination entre les services concernés, un renforcement des capacités de renseignement et une intensification des programmes de prévention dans les écoles et les collectivités.

Au-delà des divergences, un consensus

Malgré la diversité des profils et des sensibilités, plusieurs priorités reviennent avec insistance. Le pouvoir d’achat demeure la préoccupation centrale des Mauriciens. La lutte contre la drogue, la création d’emplois, l’amélioration des services publics et le renforcement de la gouvernance figurent également parmi les attentes récurrentes.

Les économistes mettent l’accent sur la maîtrise de l’inflation, la relance de l’investissement et l’assainissement des finances publiques. Les syndicats rappellent pour leur part que les arbitrages budgétaires auront des conséquences directes sur le quotidien des travailleurs et des familles.

Tous s’accordent néanmoins sur une même exigence : des mesures concrètes capables d’améliorer le quotidien des Mauriciens tout en préparant l’économie aux défis de demain.

Le 19 juin, le gouvernement présentera ses orientations budgétaires. Il reviendra ensuite aux Mauriciens d’en évaluer la portée à l’aune des attentes exprimées durant les consultations.