[CEB] L’héritage financier encombrant qui justifie la hausse des tarifs

Le ministre de l’Énergie Patrick Assirvaden a brossé mardi dernier à l’Assemblée nationale un tableau sombre des finances du Central Electricity Board, justifiant ainsi la révision tarifaire entrée en vigueur le 1er mai.

Il y a encore quelques années, le Central Electricity Board affichait une santé financière enviable. En 2022, ses réserves culminaient à près de Rs 7 milliards — elles-mêmes héritées d’une base de Rs 894 millions laissée par le gouvernement travailliste en 2014. Deux ans plus tard, le tableau est méconnaissable : au 31 décembre 2024, l’institution affiche une balance négative de Rs 5,9 milliards, une dette totale de Rs 9,3 milliards dont Rs 5,2 milliards de simples découverts bancaires, et un déficit de Rs 243,3 millions déjà acté dans les comptes audités à mi-2024.

C’est cette dégradation spectaculaire que le ministre Assirvaden a placée au cœur de sa défense de la hausse des tarifs d’électricité.

Le choc pétrolier en toile de fond

La flambée mondiale des prix des hydrocarbures, alimentée par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et les perturbations des routes maritimes, a considérablement alourdi la facture du CEB. L’institution reste en effet fortement exposée aux importations énergétiques : le fioul lourd représente encore environ 40 % de la production électrique nationale. Chaque cargaison de quelque 33 500 tonnes coûte désormais Rs 489 millions de plus qu’auparavant, soit une hausse moyenne de 68 %. Sur l’année, la surcharge liée au seul fioul lourd est estimée à Rs 4,8 milliards supplémentaires.

Mais si ce contexte international explique une partie des difficultés, le ministre a clairement laissé entendre que la vulnérabilité actuelle du CEB trouve aussi ses racines dans des années de gestion financière qu’il juge irresponsable — des réserves substantielles ayant été pratiquement entièrement dissipées au moment précis où les prix de l’énergie entraient dans une phase d’explosion.

Une hausse tarifaire qui ne couvre pas tout

Entrée en vigueur le 1er mai 2026, la révision des tarifs ne répond que partiellement à l’équation financière. Les revenus additionnels attendus sont estimés à Rs 3 milliards par an — soit un milliard huit cents millions de moins que le surcoût réel lié au fioul lourd. Le différentiel devra être comblé par un recours accru à l’endettement bancaire. Le ministre a précisé que si l’intégralité de la hausse des coûts avait été répercutée sur les consommateurs, les tarifs auraient dû augmenter d’environ 25 %.

Un filet de protection pour les plus vulnérables

Pour amortir l’impact social de cette mesure, le gouvernement a prévu d’exempter de la hausse près de 120 000 clients du CEB ainsi qu’environ 8 000 bénéficiaires de kits photovoltaïques. Les ménages inscrits au Social Register of Mauritius et certaines petites compagnies fragilisées sont également concernés par ce mécanisme de protection. Au total, près d’un quart de la clientèle du CEB échappera à l’augmentation.

Reste que la situation financière de l’institution demeure précaire. Avec une dette à neuf milliards de roupies et un déficit structurel non résorbé par la hausse tarifaire, le redressement du CEB s’annonce long — et coûteux.

Des recrutements douteux sous le MSM mis en lumière

Le ministre de l’Énergie Patrick Assirvaden a également révélé mardi au Parlement de graves défaillances dans les embauches effectuées au sein du Central Electricity Board entre 2016 et 2019.

Trois vagues successives, 288 recrues techniques, et des critères d’embauche visiblement assouplis au passage : c’est le tableau dressé devant les députés lors de la séance du 12 mai. Le CEB avait alors engagé 152 Technician Trainees Grade I, 38 Technician Trainees Grade II et 98 Cadet Technicians — sans que tous ces candidats ne disposent des certifications techniques exigées, notamment les qualifications NC3 ou NTC Level 3.

Un dispositif de rattrapage avait, sur le papier, été prévu en partenariat avec le MITD : les recrues devaient obtenir leurs qualifications dans un délai de 24 à 36 mois. Dans les faits, le suivi n’a jamais été au rendez-vous. Un audit interne commandé par le nouveau conseil d’administration du CEB, révélé seulement en 2025, a mis au jour la réalité : plusieurs années après leur recrutement, certains agents n’avaient toujours ni achevé leur formation, ni réussi leurs tests de compétence, ni été régularisés.

Des enjeux qui dépassent la simple gestion RH

La nature des postes concernés rend la situation particulièrement sensible. Ces techniciens sont appelés à intervenir sur les réseaux électriques nationaux — des infrastructures dont dépend directement l’alimentation en énergie du pays. Des agents non qualifiés ou non évalués sur ces réseaux, c’est potentiellement la sécurité des personnes, la stabilité du réseau et la continuité économique du pays qui sont en jeu.

Le ministre Assirvaden a qualifié la situation de « manque flagrant de suivi administratif », imputant les défaillances à l’ancien gouvernement MSM et à la direction du CEB en place à l’époque.

L’ERT accable le CEB

L’affaire a également pris une dimension judiciaire. Quatre anciens Cadet Technicians, licenciés, ont saisi l’Employment Relations Tribunal, qui a rendu une décision sévère pour l’organisme. L’ERT a relevé que ces employés étaient restés en poste au-delà de la durée maximale de leurs contrats, acquérant ainsi le statut de workers pleinement protégés par le Workers’ Rights Act. Le Tribunal a par ailleurs constaté que les contrats ne précisaient pas explicitement qu’un échec aux tests de compétence entraînait un licenciement automatique, et a pointé de graves manquements procéduraux : absence d’auditions disciplinaires, non-respect des garanties prévues à la section 64 de la loi.

Au bout du compte, c’est toute une chaîne de responsabilités qui se trouve mise en cause — du recrutement massif et peu encadré jusqu’à l’absence de suivi structuré — et avec elle, la gouvernance d’un secteur qui ne souffre, par définition, aucune approximation.