À Maurice, le waqf est en train de changer de visage. Longtemps relégué à un rôle discret, presque silencieux, il revient aujourd’hui au centre des discussions publiques. Les amendements récemment adoptés à la Waqf Act 1941 ont marqué un tournant : pour la première fois depuis des décennies, le waqf a été au centre des débats et le constat a été clairement établi que le cadre légal qui le régit mérite d’être modernisé. Le pays dispose d’un cadre légal capable de soutenir une véritable modernisation, mais une question demeure, plus pressante que jamais : à savoir, comment transformer cette nouvelle impulsion en un écosystème vivant, structuré et capable de produire un impact social durable ?
Le waqf dans le monde islamique n’a jamais été un simple vestige du passé. Il a financé des écoles, des hôpitaux, des infrastructures, des programmes sociaux. Il a accompagné des générations entières. Et comme nous l’avons vu dans les articles précédents, il connaît aujourd’hui une renaissance dans de nombreux pays, portée par une gouvernance plus professionnelle, l’essor de la finance islamique, la digitalisation et de nouveaux modèles d’investissement. Maurice n’est pas en marge de cette évolution. Le pays dispose d’un cadre légal modernisé, d’une société civile dynamique et d’un secteur financier sophistiqué. Il reste maintenant à orchestrer ces forces pour bâtir un système cohérent.
La première étape consiste à changer de regard. Le waqf ne peut plus être envisagé comme une simple collection de biens isolés — un terrain ici, un immeuble là, une boutique ailleurs. Cette vision morcelée a longtemps limité son potentiel. Le défi est désormais d’aller, en sus des waqfs individuels, à un système intégré, où chaque institution joue un rôle précis. Le Waqf Board doit devenir le garant de l’intégrité du système : enregistrement, conformité, certification, supervision.
Mais il ne peut ni ne doit tout faire. La gestion des investissements, la technologie, les projets sociaux exigent des compétences spécialisées qui relèvent d’autres acteurs.
C’est dans cette logique qu’émerge l’idée d’une stratégie nationale du waqf. Elle commencerait par un travail fondamental : recenser les actifs existants, comprendre leur situation juridique, évaluer leur potentiel économique. Ensuite, il s’agirait de mobiliser de nouvelles formes de waqf, notamment le cash waqf, qui permet à chacun de contribuer selon ses moyens. Puis viendrait la création de mécanismes d’investissement capables de préserver le capital tout en générant des revenus réguliers. La transparence serait au cœur du dispositif, grâce à des registres numériques, des audits indépendants et un reporting accessible. Enfin, le waqf devrait être aligné sur les besoins sociaux réels du pays : éducation, santé, pauvreté, logement, innovation.
Dans cet écosystème, deux instruments pourraient jouer un rôle structurant. Le premier est un Cash Waqf mauricien, soutenu par une plateforme numérique permettant à chacun de faire des contributions récurrentes selon ses moyens, une gestion professionnelle et une transparence totale. Le second est un Waqf Investment Fund, géré par des professionnels indépendants, doté d’une gouvernance robuste et d’une politique d’investissement claire. Les revenus générés financeraient des programmes sociaux, tandis que le capital resterait préservé conformément aux principes du waqf.
Autour de ces instruments, Maurice pourrait développer des fonds thématiques : éducation, santé, logement, innovation, jeunesse. Ces fonds permettraient aux donateurs d’associer leur contribution à des objectifs identifiables, tout en respectant la pérennité du capital. La digitalisation jouerait un rôle essentiel. Une plateforme nationale pourrait afficher les projets, les contributions, les investissements et les résultats, rendant la gouvernance visible, accessible et vérifiable. Dans un monde où la confiance est devenue une ressource rare, cette transparence serait un atout décisif.
Mais aucun système ne peut fonctionner sans compétences humaines. La professionnalisation des mutawallis devient donc indispensable. Le mutawalli moderne doit maîtriser les principes religieux et juridiques du waqf, mais aussi la gouvernance, la comptabilité, la finance islamique, la gestion des risques et l’évaluation de l’impact social. Un programme de formation structuré, soutenu par des institutions académiques, des ONG spécialisées et des experts internationaux, permettrait de renforcer durablement les capacités du secteur.
La construction d’un écosystème moderne ne peut se faire en vase clos. Maurice dispose déjà d’un secteur financier développé, d’universités, d’entreprises technologiques, de cabinets d’audit, d’ONG et de professionnels capables de contribuer à cette transformation. Des partenariats stratégiques permettraient d’accéder à des compétences spécialisées sans élargir inutilement le mandat du Waqf Board. À terme, le pays pourrait même se positionner comme un centre régional d’innovation dans le domaine du waqf et de la finance sociale islamique.
Enfin, un système moderne doit être évalué non pas par ses dépenses, mais par son impact social. Combien d’étudiants ont été soutenus ? Combien de patients ont été pris en charge ? Combien de familles ont amélioré leur situation ? Quelle capacité éducative ou médicale a été créée ? Le waqf doit devenir un instrument mesurable, capable de démontrer sa valeur sociale.
Bien sûr, cette transformation ne peut être instantanée. Elle doit se faire par étapes : d’abord établir les fondations, ensuite lancer des instruments modernes, enfin développer l’écosystème complet. Mais l’objectif est clair : passer de l’héritage à l’impact, de la réflexion à l’action, du potentiel à la réalité.
Maurice a aujourd’hui l’occasion de construire le waqf de l’avenir : un système qui préserve ses principes fondamentaux basés sur la Shariah, tout en intégrant la gouvernance professionnelle, l’innovation financière et la transparence technologique. Un système capable de contribuer durablement à l’éducation, à la santé, à la cohésion sociale et au développement humain ; un système où les valeurs traditionnelles et les institutions modernes se renforcent mutuellement.
Le moment est venu de transformer la vision en action et de faire du waqf non seulement un héritage, mais un moteur de développement durable pour Maurice.
Iqbal Jhumka



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