[Fin du système Reward Money aux policiers] Ranjit Jokhoo : « Logique de mettre un terme aux dérives de ces dernières années »

Analyse sans complaisance de l’ancien inspecteur Ranjit Jokhoo sur un dispositif dévoyé : comment Rs 250 millions destinés aux informateurs ont fini dans les poches de policiers déjà salariés pour faire leur travail. Pour Ranjit Jokhoo, l’affaire du Reward Money illustre parfaitement comment un dispositif bien intentionné peut être perverti pour servir d’autres intérêts. « Ce système existe depuis longtemps, et était uniquement destiné aux informateurs », rappelle-t-il. La dérive a commencé en 2021, quand l’ex-commissaire de police Anil Kumar Dip a amendé les règlements pour permettre aux policiers d’en bénéficier également.

Cette modification réglementaire, qui remplaçait le Standing Order No.122 par le Standing Order No.122 A, a ouvert une brèche fatale dans le système. « Le mécanisme était bien pensé, bien organisé pour permettre de détourner de l’argent public », analyse Ranjit Jokhoo, soulignant l’ironie d’une situation où « les policiers sont déjà rémunérés pour exercer leur mission, et n’ont pas à recevoir de compensation supplémentaire ».

L’ampleur des détournements découverts – plus de Rs 250 millions – confirme ses craintes. L’ASP Rajcoomar Seewoo et l’ACP Dunraz Gangadin ont ainsi effectué des retraits quotidiens d’environ Rs 1 million chacun, quelques jours avant les élections générales de novembre 2024. Au total, Seewoo a empoché Rs 34,75 millions, des sommes initialement destinées aux informateurs.

Une dimension politique troublante

Le timing de ces opérations n’échappe pas à l’ancien inspecteur : « Le moment choisi laisse penser que tout cela avait une dimension politique ». Ces retraits massifs, effectués juste avant les législatives, soulèvent des questions sur l’utilisation réelle de ces fonds. Ranjit Jokhoo établit même un parallèle avec la création de la MIC par la Banque de Maurice, estimant que « les ressemblances entre ces deux affaires invitent à s’interroger sur les conditions dans lesquelles certains mécanismes financiers ont été exploités ».

La réforme de 2021 a coïncidé avec la création de nouvelles unités spécialisées – la ‘PHQ Special Striking Team’ (SST) et la ‘Special Intelligence Cell’ (SIC) – et des promotions rapides de certains policiers, leur donnant accès au Reward Money en tant que chefs d’équipe. Un système opaque qui facilitait les manipulations.

Des réformes saluées mais conditionnelles

Face à ce constat accablant, le commissaire de police Rampersad Sooroojbally a annoncé la fin du système tel qu’il fonctionnait et instauré un protocole strict : demande via formulaire standard, validation par le CP, émission de chèque par les Finances, approbation finale du DCP. L’Internal Control Unit supervisera l’ensemble avec deux rapports annuels obligatoires.

« C’est tout à fait logique, c’est tout à fait raisonnable pour mettre un terme aux dérives de ces dernières années », salue Jokhoo. Mais l’ancien inspecteur tempère son optimisme : l’efficacité de ces réformes « dépendra largement de l’environnement institutionnel et politique dans lequel elles seront appliquées ».

« Quand on voit l’ampleur de ce qui s’est passé durant ces quatre ou cinq dernières années, on comprend aisément le motif derrière tout cela », conclut-il, laissant entendre que les détournements du Reward Money s’inscrivent dans une logique plus vaste de captation des ressources publiques.

Rs 250 millions détournés : les chiffres du scandale

Le commissaire de police Rampersad Sooroojbally a mis fin au système de Reward Money tel qu’il était après la découverte de détournements évalués à plus de Rs 250 millions. L’enquête de la ‘Financial Crimes Commission’ (FCC) révèle des flux financiers réguliers sur les comptes d’officiers supérieurs, souvent sans vérifications adéquates. Plusieurs acteurs sont au cœur des investigations : l’Internal Control Unit, le DCP Administration, le MFO, l’Accountant General et certains responsables bancaires. Les banques avaient autorisé ces retraits sur la base d’un mémo du bureau du commissaire de police de l’époque, dépassant largement les plafonds légaux et internes.