Chaque année, le 8 mars marque la Journée internationale des droits des femmes, une date consacrée à la fois à la célébration des avancées réalisées et au rappel des inégalités qui persistent à travers le monde. À Maurice comme ailleurs, cette journée constitue un moment de réflexion sur la place des femmes dans la société, leurs droits, leur participation à la vie économique et politique, ainsi que les défis qu’il reste à relever pour parvenir à une véritable égalité.
Instituée par les Nations unies en 1977, cette journée trouve ses origines dans les luttes sociales et les mobilisations du début du XXᵉ siècle, lorsque des femmes revendiquaient notamment de meilleures conditions de travail, l’égalité des droits et le droit de vote. Au fil des décennies, elle s’est imposée comme un rendez-vous annuel de mobilisation et de sensibilisation, invitant gouvernements, organisations et citoyens à poursuivre les efforts en faveur de l’égalité des genres et de l’autonomisation des femmes.
Pour l’édition 2026, la communauté internationale est appelée à se mobiliser autour du thème « Droits. Justice. Action. Pour toutes les femmes et les filles », un mot d’ordre qui souligne la nécessité de traduire les engagements en actions concrètes afin de lever les obstacles qui entravent encore l’égalité.
À Maurice, un événement national se tiendra ce dimanche 8 mars au Côte d’Or National Sports Complex, où environ 1 500 femmes issues de différents secteurs seront réunies pour marquer cette date symbolique et saluer la contribution des Mauriciennes au développement du pays, ainsi que réaffirmer l’engagement du gouvernement en faveur de la promotion de l’égalité des genres et de l’autonomisation des femmes.
Ces réflexions interviennent toutefois dans un contexte où la question des violences conjugales/domestiques continue d’interpeller la société mauricienne. Depuis le début de l’année 2026, plusieurs drames ont profondément marqué l’opinion publique, avec trois féminicides recensés en l’espace de quelques semaines. Plus récemment encore, il y a quelques jours, un matricide survenu à Phoenix, où une femme de 63 ans aurait été tuée par son propre fils, est venu rappeler la persistance des violences au sein même de la sphère familiale. Ces tragédies ravivent le débat sur l’efficacité des mécanismes de protection et sur la nécessité de renforcer la prévention.
Dans le même temps, des initiatives concrètes sont en cours pour mieux encadrer la prévention et la protection des victimes. Le projet de loi « Domestic Abuse Bill » élargit la définition de la violence domestique, renforce les pouvoirs des tribunaux et met en place des programmes de responsabilisation pour les auteurs de violences. Ces mesures, une fois pleinement appliquées, pourraient transformer la manière dont les victimes sont protégées et soutenues à Maurice.
Dans ce contexte, trois Mauriciennes issues de domaines différents — la politique, la finance et le travail social — livrent leur regard sur les progrès réalisés dans le pays, mais aussi sur les priorités à privilégier pour renforcer les droits des femmes et faire évoluer les mentalités.
Anishta Babooram : « Les inégalités économiques persistent, même si des progrès sont visibles »
Pour la députée et Junior Minister à la Santé, Anishta Babooram, les avancées enregistrées ces dernières années à Maurice témoignent d’une évolution progressive des mentalités et des institutions, même si plusieurs défis demeurent.
Elle souligne d’abord la progression de la représentation féminine dans les sphères décisionnelles. « On constate aujourd’hui davantage de femmes à des postes à responsabilités, aussi bien dans les ministères que dans le secteur privé. La participation des femmes en politique progresse également, notamment grâce à l’amendement de la Local Government Act, qui a encouragé davantage de femmes à s’engager dans la vie publique. » Des réformes législatives ont aussi contribué à renforcer la protection des femmes, en particulier face aux violences domestiques.
Dans le domaine de la santé, la Junior Minister met en avant plusieurs initiatives qui ont amélioré la prise en charge des femmes. « Le dépistage des cancers, en particulier ceux qui touchent les femmes, est aujourd’hui plus accessible. Des initiatives encouragent également l’allaitement maternel, ce qui contribue à améliorer la santé des mères et des enfants. Enfin, un meilleur encadrement médical permet de limiter les césariennes pratiquées sans nécessité médicale. »
Malgré ces progrès, elle estime que l’égalité réelle reste un objectif à atteindre. « Les femmes doivent être reconnues et traitées sur un pied d’égalité avec les hommes. Les inégalités économiques persistent, même si des progrès sont visibles. » Elle insiste aussi sur la nécessité de créer des environnements sûrs et respectueux, aussi bien dans l’espace public que sur les plateformes numériques.
La question des violences faites aux femmes demeure également une préoccupation majeure. « Nous ne pouvons pas seulement nous dire choqués face aux féminicides : il faut agir. Cela passe par un cadre juridique solide et adapté, mais aussi par une sensibilisation constante de la société. » Pour elle, les médias et les réseaux sociaux doivent être pleinement mobilisés afin de faire évoluer les mentalités et encourager les victimes à dénoncer les abus.
Dans cette perspective, elle estime que la mobilisation doit être collective. « L’État doit adopter des lois concrètes pour protéger les femmes et garantir leur présence dans les instances décisionnelles. Il faut aussi créer un cadre législatif pour rendre l’espace numérique plus sûr et lutter contre les propos sexistes en ligne. »
Enfin, Anishta Babooram souligne l’importance de la solidarité entre femmes pour renforcer leur autonomie. « Celles qui ont réussi à franchir certaines barrières doivent aussi aider les autres à progresser. En se soutenant mutuellement et en partageant leurs expériences, les femmes peuvent créer une véritable dynamique de changement. »
Elle conclut par un message d’encouragement aux jeunes générations : « Vous avez les mêmes droits que les hommes et aucune discrimination n’est acceptable. Ne laissez jamais personne vous faire croire que vous méritez moins. Faites entendre votre voix et n’ayez jamais peur de défendre vos droits. »
Shahannah Abdoolakhan : « L’enjeu aujourd’hui est l’accès réel des femmes aux postes de décision »
Pour Shahannah Abdoolakhan, fondatrice et Chief Executive Officer d’Abler, société de conformité basée à Maurice et implantée aux Émirats arabes unis, les progrès réalisés ces dernières années sont indéniables, mais l’étape suivante consiste désormais à renforcer la présence des femmes aux plus hauts niveaux de responsabilité.
Elle observe d’abord une évolution encourageante dans la visibilité et la participation des femmes dans plusieurs secteurs. « Maurice a indéniablement progressé ces dernières années. Les femmes sont aujourd’hui de plus en plus visibles dans les différents secteurs professionnels, dans l’entrepreneuriat et dans la vie publique. On observe également une confiance croissante chez les jeunes femmes qui entrent sur le marché du travail, ce qui est particulièrement encourageant. » Selon elle, la question ne porte plus sur les capacités des femmes, mais sur la nécessité d’ouvrir davantage les espaces de leadership. « La prochaine étape du progrès ne concerne plus simplement la participation, mais l’accès réel aux postes de décision, notamment dans les conseils d’administration et les fonctions exécutives. »
Dans le secteur des services financiers et de la gouvernance, elle souligne l’importance de systèmes professionnels solides fondés sur la transparence et la responsabilité. « Lorsque les organisations fonctionnent avec des standards professionnels clairs et des décisions fondées sur le mérite, les opportunités sont naturellement davantage guidées par la compétence que par les perceptions. Cela contribue à créer un environnement plus équitable pour tous. » Elle met également en avant le rôle déterminant du mentorat dans l’évolution des parcours professionnels. « Il suffit parfois d’une personne qui croit en votre potentiel et vous donne l’occasion d’avancer pour que toute une trajectoire prenne une nouvelle dimension. »
Malgré les avancées observées, plusieurs obstacles persistent. « L’un des principaux défis reste l’écart entre les principes et la réalité quotidienne. Nous parlons beaucoup d’égalité dans les politiques publiques et dans les discours, mais dans la pratique, certaines femmes doivent encore démontrer leur compétence à plusieurs reprises avant d’être reconnues au même niveau que leurs homologues masculins. » Elle évoque aussi les réalités structurelles qui pèsent encore sur de nombreuses carrières. « De nombreuses femmes continuent d’assumer une part importante des responsabilités familiales tout en menant des carrières exigeantes. La véritable égalité existera lorsque les femmes seront simplement jugées sur leur mérite. »
Concernant la lutte contre les violences faites aux femmes, Shahannah Abdoolakhan insiste sur la nécessité d’une approche à la fois institutionnelle et sociétale. « Les victimes doivent se sentir en sécurité pour signaler les abus et avoir confiance dans la capacité des institutions à intervenir rapidement et avec sensibilité. L’accès à un accompagnement, à une protection juridique et à des services de soutien adaptés est essentiel. » Elle rappelle également que la prévention doit commencer en amont. « Les valeurs de respect, de dignité et d’égalité doivent être cultivées au sein des familles, des écoles et des communautés. La lutte contre les violences faites aux femmes n’est pas uniquement une question juridique. C’est une responsabilité collective. »
Pour que les engagements en faveur de l’égalité produisent des résultats concrets, elle estime que chaque acteur doit jouer son rôle. « Pour l’État, cela signifie veiller à la mise en œuvre effective des politiques en faveur de l’égalité et s’assurer que les institutions disposent des ressources nécessaires pour protéger et accompagner les femmes. » Les entreprises, ajoute-t-elle, ont également un rôle clé à jouer. « Elles peuvent développer des environnements de travail équitables et créer des parcours qui permettent aux talents d’accéder aux postes de leadership. » Elle appelle aussi la société à remettre en question certaines attentes ou stéréotypes encore présents. « L’égalité ne doit pas exister uniquement dans les textes. Elle doit se refléter dans les décisions et les comportements du quotidien. »
À titre individuel et collectif, elle estime que plusieurs leviers peuvent renforcer l’autonomie des femmes. « L’éducation, les compétences professionnelles et l’indépendance économique restent parmi les outils les plus puissants. » Elle encourage également le développement de réseaux de soutien. « Les femmes peuvent renforcer leur influence en se soutenant mutuellement et en partageant les opportunités. »
Enfin, elle adresse un message aux jeunes filles et aux femmes qui souhaitent tracer leur voie. « Croyez en vos capacités et investissez dans le développement de votre expertise. La confiance se construit à partir de la compétence. » Elle les invite également à ne pas attendre le moment parfait pour agir. « N’attendez pas de vous sentir parfaitement prête pour saisir une opportunité. La plupart d’entre nous gagnent en assurance après avoir franchi le pas. » Et de conclure : « Lorsque les femmes s’élèvent les unes les autres, elles contribuent à bâtir des institutions plus fortes et une société plus équilibrée. »
Prisheela Moottee : « Changer le narratif selon lequel les femmes sont uniquement des victimes »
Fondatrice et présidente de l’association Raise Brave Girls (RBG), Prisheela Moottee observe des progrès concrets pour les droits des femmes à Maurice. « Le côté positif, c’est que nous avons fait un avancement considérable. Incessamment, le terme féminicide fera son entrée dans les textes de loi », souligne-t-elle. Selon elle, les femmes occupent aujourd’hui davantage de positions de leadership. « Nous avons une femme à la Banque de Maurice et une femme Chief Justice. Sur le plan professionnel, nous avons fait beaucoup de progrès », ajoute-t-elle.
Dans le domaine social, son engagement se traduit par des actions de sensibilisation et de plaidoyer. L’association milite par exemple pour le congé menstruel de deux jours par mois sous couvert de certificat médical. « Nous avons lancé une pétition en ligne qui a recueilli 12 000 signatures et nous avons transmis nos propositions aux autorités concernées. C’est une des mesures phares pour lesquelles nous militons actuellement », précise-t-elle.
Prisheela Moottee insiste sur la nécessité de transformer l’image de la femme dans la société. « Il est grand temps de changer le narratif selon lequel les femmes sont uniquement des victimes. Il faut mettre en avant celles qui occupent des positions concrètes, partager leurs success stories et encourager toutes les femmes à aller de l’avant », affirme-t-elle.
Face aux violences domestiques, aux féminicides et aux matricides, elle plaide pour une action continue et collective. « À Maurice, nous avons beaucoup de textes de loi et des sentences qui font jurisprudence, comme celle du 25 novembre dernier pour féminicide. Mais pour vraiment tacler ce problème, il faut poursuivre les campagnes de sensibilisation et mobiliser les influenceurs pour transmettre ces messages », explique-t-elle. Elle souligne également l’importance d’impliquer les hommes dans ces campagnes : « Ils ne doivent pas être laissés de côté. Ils sont des partenaires essentiels pour changer les mentalités ».
Elle propose aussi des mesures concrètes dans les milieux professionnels. « Il faudrait qu’il y ait un psychologue et un counsellor dans tous les lieux de travail. Cela permettrait de détecter plus tôt les situations problématiques et d’apporter le soutien nécessaire aux personnes concernées », indique-t-elle.
Selon Prisheela Moottee, les femmes doivent combiner action individuelle et solidarité collective. « Individuellement, il est essentiel de travailler sur soi et de savoir la direction que l’on veut prendre dans la vie. Collectivement, il faut être solidaires les unes avec les autres, mais sans encourager toute manipulation, par exemple dans les affaires de garde d’enfants », avertit-elle.
Pour une égalité réelle à Maurice, elle plaide pour une posture proactive : « Les femmes doivent prendre les devants. On ne peut pas se mettre dans une position de victime. Il faut faire des sacrifices et créer les conditions nécessaires pour atteindre nos objectifs ».
Son message aux jeunes filles et aux femmes est résolument encourageant : « Exprimez-vous, voice out ce que vous pensez et osez aller de l’avant ! ».


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