À un peu moins de deux semaines de la présentation du budget par le Premier ministre et ministre des Finances, Navin Ramgoolam, prévue le vendredi 19 juin, trois économistes livrent leur diagnostic sur les leviers à actionner pour relancer la croissance, améliorer la productivité et contenir une dette publique qui frôle les 90 % du PIB. Un exercice budgétaire qui s’annonce particulièrement serré, entre marges de manœuvre réduites et attentes sociales élevées.
Ibrahim Malleck : « L’éducation et la formation : socle transversal de toute stratégie de redressement »
Ibrahim Malleck aborde la question sous un angle macroéconomique. Il distingue trois composantes de la productivité — main-d’œuvre, capital physique et total factor productivity (TFP), qui intègre les compétences technologiques et managériales — et pointe une performance insuffisante sur les dix à quinze dernières années. La TFP mauricienne n’a progressé que d’environ 0,8 % par an en moyenne. Pour sortir du statut de pays à revenu intermédiaire et accéder au rang des pays à hauts revenus, ce taux devrait être multiplié par deux, soit dans une fourchette de 1.5% à 2% par an, estime-t-il.
Il relie ce retard à deux causes principales : une utilisation sous-optimale du capital physique, et des augmentations salariales liées à l’inflation qui ont, en termes réels, pesé sur la compétitivité. Sans remettre en cause ces hausses, justifiées par le contexte, il souligne qu’elles ont mécaniquement réduit la productivité effective de l’économie. L’économiste met également en garde contre le réflexe habituel qui consiste à réduire la problématique à la seule question de la productivité des travailleurs. « Le problème n’est pas celui de gens qui ne sont pas efficients dans leur travail. C’est toute une panoplie d’éléments qui entrent dans la chaîne de production, incluant une meilleure utilisation des technologies modernes », rappelle-t-il.
Pour y remédier, Ibrahim Malleck juge indispensable de corriger le défaut d’articulation entre le système éducatif et les besoins réels de l’économie. « Il y a une cassure entre ce qu’on produit à l’école, à l’université, et ce dont on a besoin pour le développement soutenu du pays », affirme-t-il. L’éducation et la formation professionnelle constituent, à ses yeux, le socle transversal de toute stratégie de redressement, quel que soit le secteur prioritaire retenu par le gouvernement — qu’il s’agisse du port, du secteur financier, de l’agriculture ou des chaînes logistiques. Il insiste sur la nécessité de définir clairement ces priorités avant même de parler de mesures budgétaires.
Sur la dette, Ibrahim Malleck rappelle le poids du debt servicing : entre Rs 20 et 22 milliards par an absorbés par les intérêts, autant de ressources soustraites à l’éducation, à la santé ou aux investissements productifs. Face à des recettes fiscales de l’État qu’il situe autour de Rs 220 milliards par an, il juge que le pays dépense trop par rapport à ce qu’il produit. Il salue la décision de relever l’âge d’éligibilité à la pension de vieillesse, une réforme qui allège la pression sur les dépenses sociales, mais souligne que l’effort doit aller plus loin. Inverser la tendance sur la productivité aurait, selon lui, des effets en cascade. « Le problème de la productivité est une question structurelle », insiste-t-il. Le jour où cette tendance s’inversera, Maurice sera selon lui plus compétitif, ce qui aura un impact positif sur ses problèmes de devises et ses exportations.
Manisha Dookhony : « Recentrer les subsides universels sur les ménages les plus vulnérables »
Pour Manisha Dookhony, le premier chantier est structurel : Maurice repose encore trop sur un modèle de production intensif en main-d’œuvre, alors même qu’elle en manque structurellement. « Si on compare Maurice à d’autres pays qui ont avancé, la place accordée à la technologie reste nettement inférieure à celle d’économies comparables », souligne-t-elle. C’est précisément cette contradiction que l’investissement dans la technologie et les machines permettrait de résoudre : produire plus et mieux, avec moins de bras. Le constat vaut pour l’ensemble du tissu productif, des PME aux industries exportatrices.
Ses recommandations sont précises : des mesures fiscales incitatives — déductions à la MRA, prêts dédiés — pour permettre aux entreprises d’acquérir logiciels et équipements, notamment les outils d’intelligence artificielle, dont le coût reste prohibitif pour beaucoup d’opérateurs locaux. Elle note que le soutien de l’État s’est jusqu’ici concentré sur le hardware, au détriment du software, alors que c’est précisément dans ce domaine que se jouent les gains de productivité les plus significatifs. Intégrer des outils d’IA dans une compagnie coûte très cher, et sans aide de l’État, peu d’opérateurs peuvent se le permettre.
Elle pointe également le secteur manufacturier, en recul « de façon vertigineuse », et l’agriculture, peu mécanisée comparée à celle de pays développés. Sur la croissance, elle appelle à diversifier les sources d’investissements directs étrangers, aujourd’hui trop concentrés dans l’immobilier. Ce secteur a prospéré grâce à un arsenal de soutiens fiscaux et non fiscaux ; il faudrait, selon elle, reproduire ce modèle pour des filières à plus forte valeur ajoutée : life sciences, pharmaceutique, finance, économie bleue et manufacturing haut de gamme. « Il faut arrêter de penser que notre avenir, c’est uniquement le secteur des services », tranche-t-elle. L’agriculture n’est pas en reste : elle cite le dynamisme de jeunes entrepreneurs qui réinventent ce secteur, preuve qu’il n’est « pas mort » mais mérite davantage de soutien institutionnel et financier.
Pour réduire la dette, Manisha Dookhony préconise de reporter certains grands projets non urgents afin de dégager des économies affectées au remboursement. Elle soulève par ailleurs la question des subsides universels, dont bénéficie toute la population, y compris ceux qui n’en ont pas besoin. Les recentrer sur les ménages les plus vulnérables permettrait de réaliser des économies substantielles sans sacrifier la protection sociale. Une réforme impopulaire, reconnaît-elle, mais qu’elle juge incontournable dans un contexte de contrainte budgétaire durable. Elle rappelle que le gouvernement a déjà emprunté cette voie l’an dernier en réformant la pension de vieillesse et plaide pour prolonger cet élan réformateur.
Vinaye Ancharaz : « Réduire les délais administratifs pour augmenter la croissance »
Vinaye Ancharaz apporte un éclairage institutionnel : en tant que directeur exécutif du National Productivity and Competitiveness Council (NPCC), il est directement impliqué dans la préparation budgétaire. C’est, selon lui, une première : jamais un budget n’avait accordé une telle place à « la productivité, l’innovation, la recherche et le développement, ainsi que la recherche appliquée », dit-il en référence au budget 2025-2026. Il espère que ce budget enchaînera avec les mesures annoncées l’an dernier, dont certaines n’ont pas encore été pleinement mises en œuvre.
Le NPCC a soumis au gouvernement une proposition phare : l’élaboration et la mise en œuvre d’un National Productivity Master Plan, dont le cadre conceptuel est déjà prêt. L’institution s’est rapprochée de l’Asian Productivity Organization, qui a conduit des exercices similaires en Malaisie, en Indonésie, en Thaïlande et au Cambodge. « Pour autant que je sache, le gouvernement a retenu cette mesure. S’il approuve ce qu’on a proposé, cela va énormément contribuer à booster la productivité », affirme-t-il. Le budget prévoirait également la mise sur pied d’un comité interministériel dédié à la productivité du capital, avec un accent particulier sur le secteur manufacturier.
Sur la croissance, Vinaye Ancharaz pointe un obstacle concret qui freine l’investissement étranger : les délais administratifs. « Il y a déjà beaucoup de demandes qui se sont accumulées et qu’on ne traite pas assez rapidement, à cause des retards au niveau des licences, des permis, des clearances », explique-t-il. La simplification administrative doit selon lui devenir une priorité opérationnelle, notamment à travers la mise en place d’un guichet unique pour les investisseurs.
Il rejoint Manisha Dookhony sur le déséquilibre des IDE, mais chiffre le problème : près de 75 % des investissements étrangers sont absorbés par l’immobilier, laissant les secteurs productifs structurellement sous-financés. Il plaide pour un rééquilibrage des incitations au profit de filières d’avenir qu’il identifie en quatre catégories : l’économie bleue, les biotechnologies et la pharmaceutique — secteur où les liens diplomatiques avec l’Inde pourraient être mis à profit —, les green economies avec en tête l’énergie renouvelable, et enfin l’économie circulaire. Sur cette dernière : « C’est un secteur qui peine à décoller. Le gouvernement doit regarder où sont les contraintes et apporter des solutions. »
Sur la dette, Vinaye Ancharaz est précis : Rs 675 milliards en mars 2026, soit 89,5 % du PIB. Le FMI fixe un plafond de 80 % à moyen terme ; l’objectif du gouvernement est de 75 % à long terme. L’enjeu n’est pas de réduire la dette en valeur absolue, mais son ratio par rapport au PIB. « Ce qu’il faut viser, c’est que la dette en pourcentage du PIB soit en décroissance », dit-il. La voie passe par une consolidation fiscale sur les deux fronts : maîtrise des dépenses et mobilisation accrue des recettes. Il valide la réforme de la pension de vieillesse comme un premier pas nécessaire dans un système qu’il juge « de plus en plus insoutenable » face aux évolutions démographiques, et appelle à poursuivre dans cette direction malgré l’impopularité de telles mesures.


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