[OPINION] Bérenger s’isole, Ramgoolam s’impose

On avait voulu y croire. Malgré son long parcours d’éternel opposant, Paul Bérenger semblait enfin arrivé à ce moment où l’expérience prend le pas sur l’instinct. L’occasion était historique : celle de transformer une carrière faite de combats en un véritable héritage politique. On pensait qu’il irait au bout, qu’il s’inscrirait dans la durée, qu’il contribuerait à stabiliser le pays au lieu de le secouer une fois de plus.

Mais, une fois encore, le réflexe a pris le dessus sur la responsabilité. Chez Paul Bérenger, l’opposant n’est jamais très loin. Et aujourd’hui, il semble avoir repris le contrôle. Les caprices personnels, pour ne pas dire le besoin de domination politique, l’emporte sur toute autre considération. Là où l’histoire lui offrait une sortie par le haut, il choisit la confrontation. Là où le pays attendait un homme d’État, il redevient un homme de rupture.

Le spectacle devenait préoccupant. Les épisodes à répétition de « on/off » ont déjà entamé sa crédibilité. Le troisième acte confinait à l’impasse. Désavoué par son propre bureau politique, freiné par son comité central, empêché même de mettre ses menaces à exécution : le constat est brutal. Le leader du MMM est désormais isolé au sein du parti qu’il a lui-même façonné. Si bien qu’il n’est pas loin de démissionner du MMM.

Et ce n’est pas un hasard. Le MMM, jadis mouvement collectif et militant, s’est progressivement vidé de ses membres les plus influents. À force de tensions internes, il a engendré ses propres concurrents : MSM, RMM, ML, MP. Peu de partis peuvent revendiquer un tel paradoxe : avoir autant nourri leurs propres divisions. Aujourd’hui, une nouvelle fracture lui a été fatale. Et cette fois, il ne reste plus grand-chose à sauver.

C’est un véritable séisme politique que de voir le Mouvement Militant Mauricien tourner le dos à celui qui en a été l’âme, le fondateur et la figure emblématique. Pendant des décennies, le nom de Paul Bérenger et celui du MMM étaient indissociables, portés par une vision, des combats et une fidélité militante qui semblaient inébranlables. Jamais on n’aurait imaginé un tel renversement, presque irréel tant il heurte la mémoire collective des Mauriciens.

Sa démission comme ‘Deputy Prime Minister’ (DPM) a marqué une rupture profonde avec le MMM, non seulement politique mais aussi symbolique, comme si une page essentielle de l’histoire du pays se refermait dans l’amertume. L’histoire, justement, retiendra ce moment comme une fracture inattendue, où un leader s’est éloigné de son propre héritage.

Face à cela, le contraste avec Navin Ramgoolam est saisissant. Le Premier ministre, lui, a choisi une autre voie : celle de la constance et du sang-froid. Là où son partenaire multipliait les coups d’éclat, il absorbait les chocs. Là où l’un menaçait, l’autre gouvernait.

Ramgoolam aurait pu céder, réagir, durcir le ton. Il ne l’a pas fait. Non pas par faiblesse, mais par calcul et par sens des responsabilités. Car gouverner, ce n’est pas céder à chaque pression. C’est maintenir un cap, même sous tension. Un Premier ministre ne peut diriger sous ultimatum permanent. Il ne peut tolérer que la confidentialité des délibérations du conseil des ministres soit piétinée. Et pourtant, malgré les provocations répétées, il a tenu bon.

Et pendant que l’un s’agitait, l’autre avançait.

Les signaux institutionnels commencent à s’améliorer. Les indicateurs du V-Dem Institute suggèrent une stabilisation démocratique. Dans un monde où les démocraties reculent, Maurice, elle, semble stopper sa dérive. Rien d’anodin. C’est le signe d’un rééquilibrage, d’un retour progressif à une gouvernance plus crédible.

Sur le plan économique, malgré les menaces qui lorgnent le pays, le signal est encore plus fort : l’adhésion de Maurice au standard SDDS Plus du FMI. Une première pour un pays africain. Derrière ce label, une réalité : plus de transparence, plus de rigueur, plus de crédibilité. Bref, un pays qui redevient fréquentable aux yeux des investisseurs.

Il faut mesurer le chemin parcouru. Il y a quelques années à peine, sous le MSM, Maurice glissait. De démocratie libérale à simple démocratie électorale. Institutions fragilisées, contre-pouvoirs affaiblis, confiance érodée. En 2021, le pays figurait parmi les cas marquants d’autocratisation. Ce n’était pas une perception, mais un constat mesuré.

Aujourd’hui, la dynamique s’inverse. Lentement, prudemment, mais réellement.

Et c’est là que le contraste devient implacable. D’un côté, un Paul Bérenger enfermé dans des logiques d’ego, de rapports de force et de menaces répétées. De l’autre, un Navin Ramgoolam engagé dans un travail de reconstruction, discret mais tangible. L’un fragilise, l’autre consolide. L’un crispe, l’autre stabilise.

Alors la question devient inévitable : que cherche réellement Paul Bérenger ? Servir le pays, ou rejouer indéfiniment le rôle qui a toujours été le sien, celui de l’opposant, même lorsqu’il est au pouvoir ? Car s’il estimait devoir s’opposer ou dénoncer, encore fallait-il le faire dans les instances appropriées, au Conseil des ministres, dans le cadre institutionnel prévu à cet effet, et non sur la place publique. Gouverner implique un minimum de discipline, de cohérence et de solidarité. Les désaccords ne sont pas un problème en soi ; leur mise en scène permanente, si.

En agissant ainsi, Paul Bérenger ne se contentait pas d’exprimer des divergences : il entretenait une confusion des rôles. À la fois dedans et dehors, partenaire et opposant, acteur et critique. Une posture intenable à long terme, qui affaiblissait non seulement sa propre crédibilité, mais aussi la stabilité du gouvernement.

Dès lors, une interrogation plus profonde s’impose : pouvait-on durablement gouverner avec un homme qui agit comme s’il était encore dans l’opposition ? Pouvait-on construire une stabilité politique avec un partenaire qui entretenait en permanence une logique de confrontation ? Dans ce contexte, sa démission apparaît finalement comme une issue presque inévitable, et peut-être même salutaire pour permettre un nouveau départ. Car au-delà des apparences, le malaise était palpable jusque dans ses propres rangs, où nombre de militants n’en pouvaient plus de cette posture conflictuelle et de cette incapacité à évoluer.

À force de s’isoler, Paul Bérenger s’est retrouvé coupé non seulement de ses alliés, mais aussi d’une grande partie de sa base. Désormais, il ne semble pouvoir compter que sur un cercle restreint de fidèles, au premier rang desquels sa fille, Joanna Bérenger, dont le soutien, aussi loyal soit-il, ne saurait à lui seul compenser l’érosion profonde de son influence.