[OPINION] Changer de mentalité : le vrai combat

« Parfois mo dire mo madame, si mo ti koné kumsa, mo ti pou préfère perdi élection la, parski dimoune pas réalisé ki kantité problème ena ». Cette phrase lancée par le Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, lors d’une fonction dimanche dernier, a surpris. Elle a fait jubiler les opposants. Elle a nourri les opinions sur les réseaux sociaux et les radios. Mais ce n’est pas un aveu d’échec. C’est un aveu de réalité.

Devant trop d’exigences, trop de divergences, trop d’incompréhension – à l’interne comme à l’externe – et après une décennie de pourrissement à tous les niveaux sous le MSM, qui croyait sérieusement qu’on allait tout réparer en douze mois ? Personne. Personne n’avait dit que ce serait facile. Même pas Navin Ramgoolam. Il n’a jamais prétendu avoir une baguette magique.

Un pays ne se dirige pas par les préjugés, les éternels insatisfaits, les égos, les ambitions personnelles ou les revendications continues de certains. Un pays se gouverne sur des réalités parfois dures : l’état de l’économie, les ressources humaines limitées, les finances sous pression, les lourdeurs administratives, et le contexte international.

Sur le terrain, la situation est difficile. Et l’attente grandissante de la population est indéniable. Mais gouverner n’a jamais consisté à satisfaire chaque impatience individuelle. Aujourd’hui, tout le monde veut tout. Immédiatement. Une pension plus élevée sans se demander comment la financer. Des arrestations spectaculaires tous les matins. Des résultats visibles tous les soirs au journal. Quand cela ne vient pas assez vite, on crie à l’incompétence. Certains ne sont pas contents parce que leur “tour” tarde à arriver. D’autres parce que les réformes ne correspondent pas à leurs attentes personnelles.

On exige des résultats rapides sur la drogue, la criminalité, les institutions. On a raison. Mais parlons franchement : le gouvernement hérite d’un État fragilisé, d’institutions longtemps politisées, d’une police affaiblie, d’une économie sous tension. Ce sont des ruines. Pas des murs à repeindre. On ne démantèle pas des réseaux internationaux comme on change un panneau routier. On ne restaure pas la crédibilité d’une institution en claquant des doigts. On ne répare pas dix ans de dégradation morale et administrative avec deux ou trois décisions symboliques. Ceux qui réclament des miracles confondent gouvernance et spectacle.

On parle beaucoup de drogue. On exige des têtes. On veut des descentes spectaculaires, des coupables exposés. Mais qui ose regarder la réalité en face ? À Maurice, la drogue n’est plus un phénomène marginal. Elle est entrée dans certains quartiers, dans certaines écoles, dans trop de familles. Elle touche des adolescents. Elle détruit des foyers. Elle alimente les vols, les agressions, la violence domestique, le décrochage scolaire. Ce n’est plus seulement un problème policier. C’est une urgence sociale.

On voit des jeunes zombifiés errer dans certaines régions. On voit des parents dépassés.
On voit des communautés vivre dans la peur permanente. Et pourtant, que fait-on collectivement ? On accuse l’État – facilement. Mais combien ferment les yeux quand le dealer est “ene ti garson quartier” ? Combien protègent un proche au lieu de coopérer ? Combien savent exactement ce qui se passe dans leur rue et préfèrent se taire ? On réclame la fermeté, mais on tolère le silence complice.

On veut que le gouvernement règle tout, tout seul. Mais on refuse d’admettre que le problème est aussi culturel : glorification de l’argent facile, absence de repères chez une partie de la jeunesse, banalisation de la consommation. Penser que le gouvernement peut désamorcer cette bombe sociale en quelques mois relève d’une illusion dangereuse. Parce que la drogue prospère aussi sur notre passivité. Le plus grand tabou reste celui-là : le problème n’est pas uniquement au sommet de l’État. Il est aussi dans la rue.

Regardez autour de vous. Le road rage est devenu banal. Un dépassement mal vécu, et on insulte. Un feu rouge, et on force. Un embouteillage, et on bloque volontairement l’autre voie. Des conducteurs descendent de leur voiture pour injurier et intimider. On klaxonne sans raison. On refuse de céder le passage. Dans les files d’attente, on tente de passer devant. Et toujours ce refrain : « mo krwar mo kone ene dimounn ». On réclame law and order, mais on se gare en double file. On exige plus de discipline, mais on jette ses déchets par la fenêtre. On veut des institutions propres, mais on normalise le passe-droit.

Ce n’est pas le gouvernement qui a créé cette agressivité quotidienne. Ce n’est pas une décision gouvernementale qui fabrique l’incivilité. C’est une société sous pression, devenue impatiente, individualiste, parfois violente. Et aucune réforme ne tiendra si cette mentalité-là ne change pas.

Le Premier ministre ne gouverne pas un pays calme et confiant. Il gouverne une nation épuisée, méfiante, fracturée, habituée aux raccourcis et aux promesses faciles. Sa phrase n’est pas une faiblesse. C’est un moment de lucidité. Maurice ne se relèvera pas uniquement avec des décisions politiques. Elle se relèvera quand chacun acceptera que le changement commence aussi par soi-même. Un pays ne se reconstruit pas avec des cris, des hashtags ou des exigences personnelles. Il se reconstruit avec du courage politique – et un minimum de maturité collective. C’est cela, aujourd’hui, le vrai combat.