[Opinion] Deux frères, deux colistiers, une même mission : restaurer la dignité de l’organisation du hadj

Deux frères, deux colistiers. Shakeel Mohamed et Eshan Juman. Deux hommes que la politique a unis sous la même bannière, et que la foi rassemble autour d’une même mission : redonner au hadj, cinquième pilier de l’Islam, sa dimension spirituelle, son intégrité et sa dignité. Mais aujourd’hui, leur divergence d’opinion sur la méthode à adopter pour y parvenir menace de brouiller un objectif pourtant commun : professionnaliser l’organisation du pèlerinage pour qu’il rime enfin avec transparence, compétence et sérénité.

Car, au fond, les deux partagent le même constat : l’Islamic Cultural Centre (ICC), institution chargée d’organiser le hadj, a perdu la confiance d’une partie des fidèles. Les irrégularités entourant le pèlerinage 2025 ont choqué la communauté : des manipulations présumées dans la base de données, des passe-droits, des candidats propulsés dans la liste alors que d’autres attendent depuis des années. Des faits confirmés par le ‘Fact-Finding Committee’, qui a mis au jour des failles structurelles dans le système.

Pour la première fois depuis longtemps, toutefois, un gouvernement a choisi de ne pas fermer les yeux. Sous l’impulsion du ministre Shakeel Mohamed lui-même, la transparence s’est imposée comme ligne directrice, conformément à la position adoptée par le Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, sur tous les dossiers brûlants. Une enquête interne a été ouverte, les conclusions ont été rendues publiques, et surtout, un nouveau système informatique a été introduit afin de garantir que les inscriptions, les sélections et les attributions soient désormais traçables, sécurisées et auditées.

C’est une rupture nette avec le passé. Pendant des années, sous d’autres gestions – notamment à l’époque où Showkutally Soodhun supervisait l’organisation du hadj -, les dénonciations de favoritisme et d’opacité se sont multipliées sans qu’aucune mesure structurelle ne soit prise. Aujourd’hui, la volonté politique d’assainir le système est enfin réelle.

Mais voilà que cette avancée, au lieu d’unir, divise. Shakeel Mohamed et Eshan Juman, deux colistiers qui devraient marcher d’un même pas, s’opposent désormais publiquement sur la manière d’opérer cette réforme. L’un persiste à vouloir maintenir le board actuel, dirigé par le SCE de son ministère, et l’autre en réclame un nouveau. Une querelle regrettable, car elle détourne l’attention du véritable enjeu : la crédibilité de l’organisation du hadj.

Celle-ci doit être au-dessus de toute politique politicienne. Et Shakeel Mohamed et Eshan Juman, eux-mêmes des Hadjis, le savent pertinemment bien. Et ils l’ont eux-mêmes souvent dit et répété. Ce n’est pas un terrain pour les egos ni pour les règlements de comptes. Il concerne la foi de milliers de Mauriciens, leurs économies de toute une vie, leur préparation spirituelle. Chaque Musulman mérite de savoir que son nom sur la liste d’attente est respecté, que sa place n’est ni achetée ni « arrangée ».

Pour restaurer cette confiance, il faut aller encore plus loin. Le board de l’ICC doit être renouvelé afin d’incarner une neutralité totale, à l’image de la direction de la Banque centrale, qui a été remplacée pour apporter davantage de sérénité à l’institution. Le président du board, en particulier, aurait gagné à adopter une posture d’écoute.

Lorsqu’on en vient à déclarer ne pas reconnaître des journaux tels que Star et Sunday Times qui, qu’on le veuille ou non, reflètent les préoccupations de la communauté musulmane, on admet implicitement une déconnexion inquiétante avec la réalité de ceux qu’on est censé servir. Rien que pour cela, il mérite d’être remplacé. Ce n’est pas une question de sanction, mais d’écoute : une écoute attentive de la communauté, de la voix de la raison, y compris de ceux qui, par le biais de sermons (khutbas), expriment leurs appréhensions, une attitude dont le gouvernement, dont Shakeel Mohamed est le numéro trois, a déjà fait preuve sur de nombreux dossiers, qu’il s’agisse des pensions ou de certaines nominations.

L’heure n’est plus à la confrontation. Les deux hommes doivent mettre leur ego de côté et unir leurs efforts, car le but est plus grand que leurs divergences : rendre à l’organisation du hadj mauricien la dignité qu’il mérite. Le nouveau système informatique, s’il est géré avec rigueur, peut devenir le socle de cette transparence retrouvée. La publication des listes chronologiques, l’audit permanent du processus, et une communication constante avec la communauté sont des mesures essentielles pour garantir que le hadj 2026 se déroule dans la sérénité et la confiance.En définitive, ce débat public entre deux figures respectées du gouvernement doit être un tournant, non une fracture. Car le hadj, rappelons-le, n’est pas un champ de bataille politique – c’est un voyage de foi, d’humilité et d’unité. Et au-delà de ces deux frères et colistiers, c’est l’ensemble des élus de la communauté musulmane, aux côtés du ministre des Arts et du Patrimoine culturel, Mahen Goondea, sous l’égide du gouvernement, qui doivent travailler main dans la main pour restaurer pleinement la crédibilité du processus. Car avec la bénédiction du gouvernement, l’ICC peut – et doit – redevenir un modèle d’organisation, de transparence et d’intégrité, à la hauteur du caractère sacré du hadj.

Un observateur averti