Les chiffres ont parlé, et ils ont tranché net. Vendredi, 96 % des membres du comité central du MMM, soit 49 sur 51 présents, ont voté pour le maintien du parti au gouvernement. Un verdict sans appel. Et surtout, un tournant historique : pour la première fois, Paul Bérenger se retrouve en minorité au sein même de son instance décisionnelle. D’où sa décision de rallier largement, en faisant appel aux militants et aux Mauriciens en général pour le soutenir au Plaza, hier.
À l’aube des 57 ans du MMM et de ses 81 ans, Paul Bérenger fait face à une crise d’autorité sans précédent. Lui qui s’est toujours revendiqué chantre de la démocratie interne se retrouve aujourd’hui à contester les règles mêmes qu’il a longtemps défendues. Qualifier la constitution du MMM de « charabia » n’est pas seulement une sortie malheureuse, c’est un aveu de fébrilité. Mettre en doute la légitimité de l’Assemblée des délégués, pourtant souveraine en 2024 lorsqu’elle validait l’Alliance du Changement, relève d’une incohérence flagrante. On ne change pas les règles du jeu en plein match. Surtout pas quand elles cessent de servir ses intérêts.
Le plus troublant reste toutefois le silence stratégique de Bérenger. Depuis des mois, il entretient un flou calculé, une ambiguïté permanente qui empoisonne le climat politique. Il se dit inquiet de la situation économique, mais alimente lui-même l’instabilité. Il évoque une possible dégradation de la notation de Moody’s, mais refuse d’apporter la moindre stabilité politique. Il parle de corruption, mais sans jamais produire la moindre preuve devant la « Financial Crimes Commission » (FCC). Il cite le cas de Mamy Ravatomanga, mais reste silencieux sur ses propres liens présumés avec Koufali Daya, un ressortissant malgache au profil douteux ? Il dénonce chez les autres ce qu’il tolère chez lui. Ce double discours n’est plus tenable.
Car lorsqu’il s’agit de nominations, les questions deviennent embarrassantes. Pourquoi ses représentants ont-ils soutenu le renouvellement du contrat de Sachin Mohabeer, « Deputy CEO » de l’EDB alors qu’il avait été nommé par le MSM ? Comment expliquer la nomination de l’épouse d’un de ses ex-Senior Advisers, à la tête de la « Financial Intelligence Unit » ? Ou encore celle de son autre ex-Senior Adviser à l’« Outer Islands Development Corporation » (OIDC) ? Comment expliquer les négociations menées par encore un autre de ses Senior Advisers avec le Qatar pour un partenariat avec Air Mauritius ? Que dire du cas de l’épouse de Nabin Moolna, ex-Senior Adviser au bureau de l’Attorney General et proche de Joanna Bérenger, à la vice-présidence expliquer les négociations que menées Tout aurait-il été rose à Air Mauritius si son gendre Frédéric Curé occupait la présidence d’« Airport Holdings Ltd » ?
On ne cite ici que quelques exemples de ceux qui gravitent dans son entourage, pour ne pas dire la bande des cinq du MMM. Dans un souci de transparence, si tant est qu’il en reste, Bérenger devrait rendre des comptes sur ces choix. Pas simplement pointer du doigt les Travaillistes en espérant détourner l’attention.
Mais c’est surtout lorsqu’il revisite l’histoire que le bât blesse. Il fustige aujourd’hui le MSM de Pravind Jugnauth, mais encense celui de Sir Anerood Jugnauth, avec lequel il avait partagé le « primeministership » entre 2000 et 2005, une période qu’il présente comme exemplaire. Une réécriture pour le moins sélective. Car les faits sont têtus. C’est durant cette période que l’« Economic Crime Office » (ECO) a été démantelée, et sa directrice Indira Manrakhan évincée, une décision largement perçue comme visant à étouffer des enquêtes sensibles impliquant notamment Jayen Cuttaree et Ivan Collendavelloo.
C’est aussi durant cette même période qu’a éclaté le scandale MCB-NPF : une fraude financière massive d’environ Rs 880 millions, impliquant des fonds de la « National Pensions Fund ». L’une des plus grandes affaires financières du pays, avec des ramifications profondes dans les milieux économiques et politiques. Et que dire du deal Illovo ? Une opération controversée qui a abouti à un transfert estimé à Rs 7,7 milliards en faveur de cinq grandes familles, suscitant de vives critiques sur l’équité et la transparence du processus. Voilà la réalité. Loin du récit aseptisé que l’on tente aujourd’hui de vendre.
Dès lors, une question s’impose sur la récente posture de Paul Bérenger : pourquoi cette indulgence soudaine envers le MSM, et cette sévérité ciblée envers le PTr ? S’agit-il d’une stratégie politique ? Ou d’un calcul dynastique visant à préparer l’ascension de Joanna Bérenger, d’autant qu’il a laissé échapper que « 81 banané, nous bizin réalisé, courage mo ena bocou mais l’âge osi mo ena bocou. C’est sa mem problème la » ?
La position de cette dernière interroge également. Comment peut-on défendre une mesure budgétaire, celle liée à la pension, puis la remettre en cause quelques mois plus tard à l’Assemblée nationale comme le démontre sa question adressée au Premier ministre cette semaine ? Quelle cohérence politique cela traduit-il ? Et surtout : si elle bascule dans l’opposition avec son père et Chetan Baboolall, acceptera-t-elle de siéger derrière Joe Lesjongard, puisque Paul Bérenger a lui-même dit qu’il n’est pas question de prendre le poste de leader de l’opposition à ce stade à Plaza hier alors que, selon la Constitution, le trio dispose bien d’une majorité leur permettant d’obtenir ce poste ?
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement une querelle interne au MMM. C’est une crise de crédibilité personnelle pour Paul Bérenger. Une crise de mémoire. Et une crise de courage politique. On ne peut pas réclamer la transparence en pratiquant l’amnésie sélective. On ne peut pas dénoncer les dérives des autres en taisant les siennes. Et surtout, on ne peut pas prétendre incarner l’avenir en recyclant les contradictions du passé. Le MMM a choisi, massivement, la stabilité et la responsabilité. Son leader, lui, semble prisonnier d’un entre- deux dangereux, entre posture et calcul, entre héritage et succession.
Car au-delà des contradictions, des incohérences et des zones d’ombre, un autre phénomène semble désormais se dessiner, plus discret, mais potentiellement plus structurant. Quelque chose qui ne se dit pas frontalement, mais qui se construit, pas à pas, sous les yeux des militants. Quand Rajesh Bhagwan a évoqué un « SPV », il ne parlait pas simplement d’un malaise interne. Il mettait aussi, sans le dire explicitement, le doigt sur quelque chose de plus structuré : une mécanique en train de se mettre en place. Car ce qui se joue aujourd’hui au MMM n’a plus grand-chose à voir avec un désaccord classique sur une ligne politique. Le vote du comité central a été clair, massif, presque sans appel. Mais au lieu de clore le débat, il a été immédiatement contourné : politiquement, symboliquement, stratégiquement.
Le Plaza n’était pas une suite logique. C’était un déplacement du centre de pouvoir. En revenant devant les militants, en parlant de « what’s next », en évoquant la création d’un « nouveau MMM », Paul Bérenger ne cherche pas à convaincre les instances. Il les court- circuite. Il substitue à la légitimité interne une autre forme de légitimité : celle, plus diffuse mais plus émotionnelle, de la base mobilisée. Et c’est là que le fameux « SPV » prend tout son sens.
Un véhicule politique en gestation. Une structure parallèle. Une dynamique qui se construit en dehors, voire contre les organes officiels du parti. Pas encore un parti, mais déjà plus qu’un simple courant. Quelque chose qui se cristallise, justement. Mais pour aboutir à quoi ? C’est ici que le vernis démocratique devient intéressant. Car tout est présenté comme une consultation, un débat, une réflexion collective. Paul Bérenger parle de rassemblements, de décisions à venir, d’options ouvertes. En apparence, rien n’est imposé. En réalité, le cadre est déjà fixé.
Il crée les conditions d’une conclusion qui semble émerger d’elle-même. Il organise le terrain, mobilise les soutiens, construit le récit, puis, le moment venu, la décision apparaîtra comme une évidence, presque comme une demande populaire. Et dans cette construction, un nom s’impose progressivement, sans jamais être officiellement annoncé : Joanna Bérenger.
Sa trajectoire récente n’est pas anodine. Alignement total avec son père, rupture assumée avec le gouvernement, visibilité accrue au moment précis où une fracture s’ouvre dans le parti. Elle n’est pas encore présentée comme une leader. Mais elle est déjà positionnée comme la figure d’un autre MMM, d’un autre cycle. C’est une stratégie connue. Elle ne dit pas son nom, mais elle suit une logique éprouvée : préparer une succession en la rendant inévitable.
D’où le parallèle troublant avec ce qui s’est fait ailleurs. Lorsque Sir Anerood Jugnauth a installé Pravind Jugnauth au poste de Premier ministre, cela s’est fait au nom de la continuité, de la stabilité, presque comme une formalité institutionnelle. Mais dans l’opinion, beaucoup y ont vu autre chose : une transmission imposée, maquillée en nécessité. Un Premier ministre « par l’imposte ». Ici, le risque est similaire, même si la forme diffère. On ne nomme pas. On organise. On ne décrète pas. On laisse émerger. Mais au final, la trajectoire est orientée. Le résultat, lui, semble de plus en plus prévisible.
Et c’est peut-être cela que Rajesh Bhagwan pressent lorsqu’il parle de « SPV ». Non pas un simple véhicule politique, mais un instrument. Un moyen de contourner un rapport de force défavorable à l’intérieur du MMM pour reconstruire ailleurs, avec d’autres règles, d’autres loyautés, et, potentiellement, une autre tête. Reste à savoir si les militants seront dupes. Ou s’ils accepteront cette mise en scène comme une nouvelle étape nécessaire. Car au fond, toute la question est là : s’agit-il d’un renouveau démocratique… Ou d’une succession déjà écrite, en train de se jouer sous leurs yeux ?


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