| 2010 | Rs 5,97 milliards |
| 2025-2026 | Rs 55 milliards (+821 %) |
Ouf de soulagement. Le ‘means test’ pour la pension a finalement été abandonné. Le Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, a entendu le message de la population et a choisi de corriger le tir. Certains y verront un recul. J’y vois, au contraire, l’une des qualités essentielles d’un véritable leader : savoir écouter. La politique n’est pas un concours d’ego où l’on s’entête coûte que coûte. Elle consiste à gouverner avec lucidité, mais aussi avec humilité. Connaissant Pravind Jugnauth, il n’aurait jamais fait machine arrière. Son style a toujours été celui de l’intransigeance. Navin Ramgoolam, lui, a choisi une autre voie : celle de l’écoute.
Mais ne nous trompons pas de débat. L’abandon du ‘means test’ ne fait pas disparaître le problème de fond. La réforme des pensions demeure une nécessité nationale. Les chiffres sont implacables. En quinze ans, les dépenses consacrées à la ‘Basic Retirement Pension’ sont passées de Rs 5,97 milliards en 2010 à près de Rs 55 milliards en 2025-2026, soit une hausse de plus de Rs 49 milliards. Elles ont été multipliées par plus de neuf, ce qui représente une augmentation d’environ 821 %. C’est cette trajectoire qui explique pourquoi une réforme est aujourd’hui devenue incontournable. Ignorer cette réalité serait irresponsable.
Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas imposer une réforme de manière brutale. Gouverner, ce n’est pas seulement avoir raison économiquement. C’est aussi savoir préserver la cohésion sociale. En retirant le ‘means test’, le gouvernement a choisi cette voie. Pendant que certains célèbrent aujourd’hui leur prétendue victoire, il est peut-être utile de leur rafraîchir la mémoire. Car ceux qui sortent soudainement de leur tanière pour se présenter comme les nouveaux défenseurs de l’État providence ont une mémoire étonnamment sélective. L’État providence mauricien n’est pas né sous leur gestion. Il est l’héritage du Parti Travailliste et de Sir Seewoosagur Ramgoolam, qui ont posé les fondations de notre système moderne de protection sociale.
Plus ironique encore, ceux qui dénoncent aujourd’hui toute idée de ciblage en étaient eux-mêmes les promoteurs. En 2004 déjà, Pravind Jugnauth, alors ministre des Finances, expliquait lui-même que la BRP absorbait une part croissante des ressources publiques et que plusieurs rapports mettaient en doute sa viabilité à long terme. Plus révélateur encore, il annonçait dans son Budget : « A second fundamental reform that this Budget introduces is the targeting of Government transfers ». Le ciblage n’était donc pas un scandale lorsqu’il venait de Pravind Jugnauth. Aujourd’hui, le même homme feint de découvrir un concept qu’il présentait lui-même, il y a plus de vingt ans, comme une réforme fondamentale. C’est comme s’il tentait de se refaire une virginité politique.
Mais l’ironie ne s’arrête pas là. Ceux qui se présentent aujourd’hui comme les grands défenseurs de la pension et qui veulent aller à la rencontre de la population sont aussi ceux qui ont largement contribué à fragiliser son financement. Pravind Jugnauth a-t-il oublié qu’en 2020, le gouvernement MSM avait supprimé le ‘National Pensions Fund’ (NPF), un régime contributif alimenté par les cotisations des travailleurs et des employeurs, pour le remplacer par la ‘Contribution Sociale Généralisée’ (CSG), une taxe destinée à financer les dépenses courantes de l’État plutôt qu’un véritable système de retraite fondé sur les cotisations ? Puis est venue cette phrase, lourde de sens. L’ancien ministre des Finances, Renganaden Padayachy, a lui-même fini par reconnaître que « la caisse était vide ».
Voilà toute l’ironie de la situation. Ceux qui ont supprimé le NPF. Ceux qui ont remplacé un fonds de pension par une taxe. Ceux qui reconnaissaient eux-mêmes que les caisses étaient vides. Ceux qui défendaient hier le ciblage des transferts publics. Les voilà aujourd’hui distribuant des leçons de gestion et se présentant comme les sauveurs de la pension universelle. La politique a parfois une mémoire très sélective. Il ne faut pourtant pas faire de démagogie. Car si nous sommes aujourd’hui confrontés à cette réalité, c’est aussi parce que pendant dix ans, les choix faciles ont systématiquement été préférés aux réformes courageuses. On a distribué davantage sans préparer le financement. On a repoussé les décisions difficiles. On a préféré la popularité immédiate à la responsabilité à long terme. La facture est aujourd’hui entre les mains de tous les Mauriciens.
Mais bien sûr, une réforme n’est acceptable que si elle est juste. On ne peut pas demander des efforts aux Mauriciens tout en préservant les privilèges de ceux qui font les lois. C’est pourquoi il est tout à fait louable que les parlementaires voient eux aussi leur régime de pension profondément revu : fin des pensions acquises après deux mandats, passage à un système contributif, âge normal porté à 65 ans et suppression des multiples pensions non contributives pour les plus hauts responsables de l’État. L’exemplarité doit précéder le sacrifice. Dans le même esprit, il faudra avoir le courage, à l’avenir, d’abolir la fonction de la vice-présidence de la République.
Mais maintenant que le ‘means test’ est derrière nous, il est temps de recentrer le débat sur ce qui déterminera réellement l’avenir du pays. L’économie. Car, au fond, la meilleure politique sociale n’est pas une allocation. C’est une économie forte. C’est un pays qui crée des emplois. C’est une entreprise qui embauche. C’est un jeune qui lance sa ‘start-up’. C’est une PME qui exporte. C’est un salarié qui voit son pouvoir d’achat progresser grâce à une croissance durable. C’est précisément là que ce budget tente d’opérer une rupture avec les dix dernières années.
Pendant trop longtemps, l’économie mauricienne a vécu sous perfusion de la dépense publique. On distribuait toujours davantage sans créer suffisamment de richesses. On gérait les symptômes plutôt que les causes. Pendant que la dette augmentait, la productivité stagnait, les investissements ralentissaient et notre modèle économique s’essoufflait. Le budget 2026-2027 propose une autre philosophie. Non plus celle de la facilité. Mais celle de la reconstruction.
La création d’emplois en est la pierre angulaire. Les premiers signaux sont encourageants. En une année, près de 6 700 emplois supplémentaires ont été créés et le taux de chômage est passé de 6 % à 5,7 %. Le gouvernement entend amplifier cette dynamique avec le recrutement de plus de 2 200 professionnels de santé, le renforcement des services publics, l’augmentation des allocations de formation et des programmes d’insertion professionnelle afin de mieux préparer les jeunes aux métiers de demain. Mais le changement le plus profond est ailleurs.
Pendant des décennies, Maurice a vécu essentiellement sur quatre piliers : le tourisme, les services financiers, l’immobilier et la consommation intérieure. Le monde a changé. L’intelligence artificielle bouleverse déjà le marché du travail. Les investissements recherchent désormais les économies innovantes. Les chaînes de valeur mondiale se redessinent. Maurice ne peut plus se contenter des recettes du passé. Former 50 000 Mauriciens aux usages de l’intelligence artificielle, créer un véritable hub pour les start-ups à Côte d’Or, soutenir davantage les PME, moderniser l’environnement des affaires avec un ‘Business Facilitation Bill’, doubler les exportations de biens en cinq ans, développer l’économie bleue, renforcer la sécurité alimentaire et lancer de grands projets structurants : tout cela répond à une même logique. Celle d’une économie qui produit davantage, innove davantage et exporte davantage.
Le contraste avec l’ancien modèle est saisissant. Hier, on gouvernait essentiellement par la consommation. Aujourd’hui, on tente de reconstruire par la production. Hier, on distribuait des ressources que l’économie ne créait plus suffisamment. Aujourd’hui, l’ambition est de recréer de la richesse pour pouvoir financer durablement notre modèle social. Voilà le véritable pari de ce Budget. Est-il gagné ? Pas encore. Car un budget ne transforme jamais un pays. Les discours ne créent pas d’emplois. Les annonces n’attirent pas les investisseurs. Les promesses ne font pas décoller les entreprises.
Le véritable budget commence toujours le lendemain de sa présentation. Tout reposera désormais sur l’exécution. La capacité de l’administration à délivrer. La rapidité des réformes. La confiance retrouvée des investisseurs. La création d’emplois. Le soutien réel aux entreprises. L’amélioration concrète du pouvoir d’achat. Le gouvernement vient de démontrer qu’il savait écouter. Il lui reste maintenant à démontrer qu’il sait transformer. Car la plus grande réforme n’est pas celle qui est annoncée dans un discours. C’est celle que les Mauriciens ressentent dans leur quotidien. Et c’est là que se jouera, au cours des prochaines années, le véritable bilan de ce gouvernement.


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