[Opinion] Les pyromanes qui crient à l’incendie

« Gestapo », « persécution politique », « chasse aux sorcières »… Le MSM se découvre soudain une âme de victime. Étonnant retournement pour un parti qui, hier encore, persécutait ses opposants. Quatre membres de l’ancien gouvernement, Pravind Jugnauth, Deepak Balgobin, Alan Ganoo et Maneesh Gobin, sont convoqués par la FCC et le CCID. Et aussitôt, le parti dégaine le grand vocabulaire de l’oppression. Ceux qui ont dirigé le pays pendant près d’une décennie, multipliant les persécutions contre leurs opposants, se drapent aujourd’hui dans les habits de la première victime.

L’ironie est difficile à avaler. Car les Mauriciens, eux, n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent d’une époque où des opposants étaient arrêtés sous les projecteurs comme on organise un spectacle, où les institutions étaient soupçonnées, à répétition, d’être instrumentalisées à des fins politiques, où la ‘Special Striking Team’ (SST) était devenue le symbole même d’une justice à deux vitesses. Ils se souviennent des dénonciations de Bruneau Laurette, qui criaient déjà à l’enquête politiquement téléguidée. Ils se souviennent des accusations de preuves fabriquées de toutes pièces, dont le fameux « planting », qui ont fini par couler la crédibilité de cette unité, dissoute depuis par le nouveau gouvernement. Ils se souviennent, surtout, d’un épisode qui restera comme une tache sur la démocratie mauricienne : la suspension des réseaux sociaux à la veille des élections de 2024, un coup de force contre les libertés fondamentales.

Et voilà que ceux qui politisaient outrancièrement les institutions les dénoncent aujourd’hui, dès qu’elles osent s’intéresser à eux. Dans un État de droit digne de ce nom, personne n’est au-dessus de la loi, même pas ceux qui, hier, les dirigeaient à travers Lakwizinn. Navin Ramgoolam n’a-t-il pas encaissé, sans se plaindre, une décennie de charges et d’enquêtes avant que la justice ne les balaie ? Pourquoi Pravind Jugnauth mériterait-il un traitement de faveur s’il a fauté ?

Mais au-delà des slogans victimaires, c’est le bilan qui rattrape le MSM, et il est lourd. « Bizin MSM pou redresse pays ? » Redresser comment ? En vidant les caisses publiques pour engraisser celles de Maradiva ? En détournant les institutions de l’État pour financer le train de vie fastueux du beau-frère Sanjeev Ramdanee ? En pillant les deniers publics pour enrichir des noms comme Avinash Gopee, Neetee Select ou Hyperpharm ? Une MIC aujourd’hui gangrenée par les enquêtes. L’affaire Silver Bank. Les zones d’ombre autour de la SBM, où l’ex-CEO Premchand Mungar a dû répondre aux enquêteurs. Les dossiers Pack & Blister, MMG, et bien d’autres affaires qui continuent d’occuper la ‘Financial Crimes Commission’ (FCC).

Et puis il y a les chiffres. Des chiffres qu’aucune rhétorique ne peut effacer. Fin 2024, les organismes publics et parapublics croulaient sous Rs 70,2 milliards de dettes, contre Rs 21,3 milliards dix ans plus tôt, une explosion de Rs 48,9 milliards. Depuis, l’État a dû injecter Rs 14,4 milliards supplémentaires pour empêcher plusieurs entreprises publiques de sombrer. Le dossier BAI, à lui seul, résume le gouffre entre les promesses et la réalité : « Pas un sou d’argent public », jurait-on à l’époque. Résultat : Rs 11,5 milliards de fonds publics engloutis pour éponger le Super Cash Back Gold et Bramer Asset Management. Et les pensions ? Ceux qui manifestent aujourd’hui pour les retraités sont les mêmes qui ont enterré le ‘National Pensions Fund’ (NPF), le régime contributif, pour le remplacer par la taxe qu’est la CSG. Ils crient au démantèlement du ‘welfare state’ qu’ils ont eux-mêmes orchestré. La contradiction crève les yeux.

Tout comme les huées qui ont accueilli Alan Ganoo à La Louise dimanche dernier. Ce n’était pas un sondage de ‘Pulse Analytics’. C’était un verdict. Une partie de l’opinion n’a rien oublié du bilan du MSM. Derrière les slogans et la posture victimaire, beaucoup de Mauriciens continuent d’associer ce parti aux scandales, à une gouvernance opaque et à une facture salée laissée aux contribuables.

La démocratie protège toutes les critiques. Elle protège le droit de manifester, de dénoncer, de contester. Mais elle exige une chose que ce parti semble avoir oubliée : la cohérence. On ne peut pas hurler à la « persécution » ce qu’on présentait hier comme le cours normal de la justice. On ne peut pas brandir les libertés publiques après les avoir soi-même piétinées au pouvoir. On ne peut pas promettre de « redresser le pays » en laissant derrière soi des enquêtes à la pelle, des scandales en série et des milliards de dettes.

En politique, les slogans s’envolent. Le bilan, lui, reste gravé. Et la mémoire des Mauriciens est bien plus solide que ne l’espèrent ceux qui rêvent de la réécrire.