[OPINION] Pravind Jugnauth, celui qui accuse aujourd’hui, mais persécutait hier

Pravind Jugnauth doit avoir la mémoire courte. Lorsqu’il a dénoncé publiquement une soi-disant instrumentalisation politique de la police après l’arrestation de son beau-frère Sanjiv Ramdenee, beaucoup n’y ont vu qu’un renversement pathétique de la réalité. Car s’il existe bien un dirigeant qui a fait de la vengeance politique un mode de gouvernance, c’est lui. La réaction indignée de l’ancien Premier ministre apparaît presque comme une provocation pour un pays qui n’a pas oublié ce qu’il a fait subir à ses adversaires.

Il suffit de se rappeler la virulence des arrestations de Navin Ramgoolam. Pendant des années, celui qui était son principal adversaire politique a fait face à une avalanche de charges, dont la quasi-totalité a finalement été rayée. L’objectif était limpide : détruire l’homme pour affaiblir le Parti travailliste. L’issue judiciaire importe peu ; la sentence politique, elle, était immédiate. Aujourd’hui, entendre Pravind Jugnauth jouer la victime a quelque chose d’indécent.

Le démantèlement brutal du groupe BAI constitue un autre exemple de cette logique de représailles travestie en action nationale. Cette opération a fait des milliers de victimes financières, certaines encore brisées dix ans plus tard, et a ébranlé l’économie mauricienne. Les zones d’ombre n’ont jamais été dissipées, notamment autour des allégations de délit d’initié visant SAJ, Pravind Jugnauth et Roshi Bhadain, qui avaient retiré respectivement Rs 741 000, Rs 4,4 millions et Rs 6 millions de la Bramer Bank en janvier et février 2015, soit juste avant la révocation de la licence bancaire. Une coïncidence qui continue de heurter la conscience publique. D’autant que Sir Anerood Jugnauth, ancien Premier ministre, avait dû lui-même finalement avoué qu’il n’y avait jamais eu de « ponzi scheme », comme il l’avait initialement prétendu.

Le mandat de Pravind Jugnauth fut également marqué par une série d’arrestations ciblant hauts fonctionnaires et politiciens. Tous poursuivis avec fracas, presque tous blanchis dans un silence embarrassé. L’impression laissée est celle d’un appareil d’État utilisé pour broyer systématiquement ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une opposition crédible. Le MSM semblait n’avoir qu’un objectif : nuit et finir le Parti travailliste. Mais il n’y est jamais parvenu – et n’y parviendra jamais.

Le même schéma s’est répété contre les opposants, les militants, les internautes ordinaires et même les journalistes. Bruneau Laurette, Akil et Avinash Bissessur, ou encore Rachna Seenauth ont été arrêtés ou inquiétés pour avoir critiqué le pouvoir. Des convocations « under warning » ont visé plusieurs journalistes, et non des moindres. Pendant ce temps, des allégations persistantes de « planting » par des unités spécialisées, notamment la SST, ont installé une suspicion durable autour des méthodes policières. Le message était clair : toute voix dissidente serait soit intimidée, soit neutralisée.

La liberté d’expression s’en est trouvée profondément érodée. L’autocensure s’est enracinée, la population a appris à se taire pour éviter d’attirer l’attention des autorités. Et alors que le Premier ministre le Dr Navin Ramgoolam, a révélé au Parlement, après le changement de régime, l’existence d’un vaste système d’espionnage au bénéfice de l’ancien pouvoir, l’ampleur de la dérive institutionnelle devenait impossible à ignorer. Ce réseau de surveillance a certes été démantelé, mais il a durablement entaché la confiance entre citoyens et institutions.

À cela s’ajoute l’utilisation systématique de questions plantées au Parlement pendant près d’une décennie, dont la majorité visait le même homme : Navin Ramgoolam. Plutôt que d’être un espace de débat démocratique, l’Assemblée nationale avait été transformée en arène où l’on cherchait à abattre un adversaire politique.

Face à tout cela, la posture victimaire adoptée aujourd’hui par Pravind Jugnauth frise l’absurde. Celui qui dénonce une supposée vengeance politique est le même qui, selon de nombreux observateurs et acteurs politiques, l’a pratiquée avec constance et détermination. Il est difficile de trouver un autre dirigeant moderne à Maurice ayant utilisé les institutions avec autant d’acharnement contre ses opposants.

Mais l’histoire politique du pays l’a démontré : un pouvoir qui gouverne par la peur finit toujours par s’effondrer. On peut fragiliser un adversaire pour un temps, on peut tenter d’effacer un parti, mais on ne peut jamais empêcher une idée de revenir. Et la démocratie mauricienne mérite un avenir fondé sur la justice, pas sur la revanche. L’actuel Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, le sait. Et l’on a des raisons de croire qu’il ne fera pas la même erreur que Pravind Jugnauth.