[« Planting »] Le DPP déracine les accusations

C’est un désaveu cinglant pour la défunte Special Striking Team (SST). Le Directeur des Poursuites Publiques (DPP) a demandé ce vendredi l’abandon pur et simple des charges provisoires dans six affaires emblématiques de trafic de drogue instruites par cette unité, secouée par un scandale de manipulation présumée de preuves.

La décision, prise après consultation du Commissaire de Police, concerne huit dossiers au total, dont deux avaient déjà été radiés. Elle intervient alors que les suspects n’ont eu de cesse de clamer que la drogue leur avait été « plantée » par des membres de la SST – des accusations si graves qu’elles font l’objet d’enquêtes approfondies de l’IPCC.

Dans son communiqué, le DPP a dressé la liste des affaires visées :

  • Police v Akil Bissessur (Grand Port)
  • Police v Avinash Bissessur (Grand Port)
  • Police v Doomila Devi Moheeputh (Grand Port)
  • Police v Jean Bruneau Laurette (Moka)
  • Police v Jean Luca Ryan Laurette (Moka)
  • Police v Vimen Sabapathi (Port-Louis)
  • Police v Akil Bissessur (Black River – déjà rayée)
  • Police v Doomila Devi Moheeputh (Black River – déjà rayée)

« Il ne faut pas considérer la radiation des charges comme un no further action », précise le communiqué. De nouvelles investigations sont ordonnées dans toutes les affaires. Elles porteront notamment sur les allégations de manipulation de preuves par les membres de la SST.

Le DPP souligne également que les charges provisoires, déposées depuis 2022 et 2023, étaient assorties de conditions très strictes : caution élevée, ordres de prohibition et restrictions diverses. Maintenir ces contraintes alors que les enquêtes devront encore durer de longs mois serait, selon lui, « contraire à l’équité ».

Cette décision marque un tournant majeur dans une série d’affaires qui placent la Special Striking Team au centre de graves soupçons de manipulation de preuves, fragilisant fortement la crédibilité de l’unité, qui n’a jamais paru aussi ébranlée.

Akil Bissessur : « Ils plantaient de la drogue et récoltaient des Rewards Money »

Akil Bissessur, directement concerné par deux de ces dossiers, s’est dit soulagé : « Ma famille et moi sommes soulagés de la fin de cette persécution de la défunte SST, ainsi que de l’ancien Premier ministre et de son épouse, Kobita Jugnauth, qui donnaient des ordres à Jagai, comme je l’ai dit en cour, comme je l’ai dit dans ma défense. Voilà, maintenant, tout ça, c’est terminé. C’est la première fois depuis mars 2020 qu’il n’y a pas de charge provisoire qui pèse sur ma tête », a-t-il déclaré.

Selon lui, ces poursuites n’étaient que le prolongement de pressions politiques exercées contre lui depuis plusieurs années : « Ils essayaient de m’arrêter et de me faire passer une nuit, deux nuits en cellule, pour des choses que j’avais écrites, des critiques que j’avais l’habitude de faire, avec raison, contre l’ancien régime. Et voilà, ils sont passés au stade supérieur : ils ont planté de la drogue chez moi », a-t-il dénoncé.

L’avocat accuse la SST d’avoir agi comme une unité de « narco-trafiquants », opérant sous l’autorité de l’ancien Premier ministre : « Ils plantaient de la drogue, ils récoltaient les Reward Money, et tout cela avec la bénédiction de l’ancien Premier ministre qui disait ‘li pu casse les reins barons la drogue’. Non ! Il a créé une unité de narco-trafiquants, la SST, pour traquer les opposants du MSM. Ils plantaient de la drogue et tout cela s’est retourné contre ces policiers mafieux et véreux, et contre l’ancien Premier ministre, quand il a été claqué 60 fois lors des dernières élections », a-t-il accusé.

Akil Bissessur prévient qu’il entend poursuivre son combat : « Je ne vais pas m’arrêter, parce qu’on sait que ces policiers de la SST roulaient sous les ordres du couple Jugnauth. Voilà ce que j’ai à dire. Il y a des affaires en cours, j’ai engagé des poursuites contre l’État et les policiers en question », a-t-il conclu.

Pour rappel, Akil Bissessur, sa compagne et son frère Avinash Bissessur ont été arrêtés en juin 2023 par la Special Striking Team (SST), dans le cadre d’une enquête pour importation présumée de drogue dangereuse en provenance d’Allemagne. Des perquisitions avaient été menées à leur domicile ainsi qu’à celui de leurs parents.

Vimen Sabapati : « La vérité triomphe toujours »

Arrêté le 3 mai 2023 après la saisie par la SST de dix kilos d’une substance soupçonnée d’être de l’héroïne, d’une valeur estimée à Rs 155 millions, Vimen Sabapati a toujours clamé son innocence. Soulagé par la décision du DPP, il s’est dit reconnaissant : « Je remercie le DPP parce qu’il a pris une bonne décision, car elle n’a pas seulement fait rayer la charge provisoire dans mon affaire, mais aussi dans celles de beaucoup de victimes de la SST et de Jagai. Parmi elles, Akil Bissessur, Bruneau Laurette et son fils, ainsi que pas mal d’autres personnes qui ont été victimes. La vérité triomphe toujours. Je crois en la justice divine » Il rappelle avoir vécu pendant deux ans sous de strictes conditions de liberté, « des prohibition orders, comme de ne pas pouvoir voyager et surtout, nous devons signer matin et soir », a-t-il souligné.

Vimen Sabapati rappelle avoir engagé des actions en justice : « Nous attendons, nous poursuivons l’État, l’ancien commissaire de police et tous les membres de la SST. Nous devons faire preuve de patience », a-t-il expliqué. Il a tenu à exprimer sa gratitude envers ses avocats, citant notamment Mes Shakeel Mohamed, Neelkant Dulloo, Yousuf Ali Azaree et Mélanie Nagen, « qui a elle aussi été victime de l’équipe de la SST, qui a fait pression sur elle ». Il a également salué le courage de l’ex-Woman Police Constable (WPC) Goomanee, « qui a eu le courage de dénoncer et de démontrer les injustices que nous avons subies ».

Me Rouben Mooroongapillay, avocat de Bruneau et Ryan Laurette : « Une victoire ! »

La décision du Directeur des Poursuites Publiques (DPP) de rayer les charges provisoires contre Akil et Avinash Bissessur, Bruneau et Ryan Laurette, Doomila Moheeputh et Vimen Sabapathee est vivement saluée par l’avocat Rouben Mooroongapillay, l’un des avocats du père et fils Laurette, comme un signal fort de l’indépendance de l’institution et un renforcement de la confiance du public dans le système judiciaire.

Dans une déclaration faite à Sunday Times, Me Mooroongapillay rappelle les tentatives passées, sous le règne du MSM, de subordonner le DPP à l’exécutif, soulignant que si de telles manœuvres avaient abouti, les pouvoirs du DPP auraient été gravement affaiblis, rapprochant le pays d’un régime autoritaire.

L’avocat évoque également les difficultés rencontrées par les équipes de défense, dont il faisait lui-même partie, lors de la représentation de leurs clients, affirmant que, malgré la pression et les obstacles, ils ont toujours agi en conformité avec leur Code de déontologie et avec la conviction de l’innocence de leurs clients.

Me Mooroongapillay tient aussi à rendre hommage à un ancien officier du SST, l’un de ses anciens clients, qui avait courageusement révélé des cas de manipulation de preuves dans l’affaire Vimen Sabapathee. Selon lui, les images des caméras Safe City et autres éléments matériels contredisant les rapports officiels des policiers ont gravement compromis leur crédibilité et rendaient impossible le maintien des charges provisoires devant le tribunal.

L’avocat estime que le DPP, après consultation avec le Commissaire de police, a pris en considération ces éléments avant de décider de rayer les charges. Il exprime ainsi sa gratitude envers le DPP, M. Rashid Ahmine, et le Commissaire de police, M. Ravin Sooroojbally, pour leur décision. « Cette décision constitue une victoire pour les équipes juridiques qui ont œuvré sans relâche pour défendre les droits de leurs clients avec le sérieux et l’intégrité que la justice requiert », affirme-t-il.

Enfin, Me Mooroongapillay souligne l’inefficacité actuelle de l’‘Independent Police Complaints Commission’ (IPCC), qu’il considère comme nécessitant une réforme urgente. Selon lui, l’institution devrait être restructurée ou placée sous l’autorité de la Division des droits humains afin d’assurer un traitement rapide et efficace des plaintes contre la police, garantissant ainsi la santé démocratique du pays.

« À l’heure actuelle, l’IPCC constitue un mauvais usage des ressources publiques, malgré l’engagement et le travail acharné d’enquêteurs compétents, rendus impuissants lorsque leurs recommandations sont ignorées. Il est devenu urgent de réformer la loi encadrant les plaintes contre la police et les enquêtes y afférentes, afin de préserver la santé de notre démocratie », dit-il.