[Punies pour leur hijab] L’EOC reconnait l’injustice subie par les deux employées d’ENS Africa

• Me Nadeem Hyderkhan : « La Workers’ Rights Act doit être amendée »

L’Equal Opportunities Commission (EOC) a rendu public, ce vendredi, un rapport accablant contre le cabinet d’avocats ENS Africa (Mauritius) et trois de ses dirigeants. Deux employées musulmanes, licenciées après avoir commencé à porter le voile au travail, ont été victimes de discrimination fondée sur leurs convictions religieuses, conclut l’instance.

Les faits remontent au début de l’année 2025. Nadrah Bintee Diouman-Ameer, employée depuis huit ans au sein du cabinet, et Mushiirah Hanna Humeirah Aubdoollah, recrutée sept ans plus tôt, ont toutes deux commencé à porter le hijab aux alentours de février 2025 — la première à son retour d’un pèlerinage à La Mecque, la seconde par choix personnel. Dès le mois d’avril suivant, l’atmosphère au bureau se dégrade. Les deux femmes affirment avoir été convoquées à des réunions où des responsables du cabinet — Thierry Koenig, Shrivan Dabee et Nashenta Vuddamalay Zindel — leur ont ordonné de retirer leur voile, invoquant le caractère supposément « laïc » de l’entreprise, une notion que les plaignantes disent ne pas avoir comprise dans ce contexte. Elles décrivent un climat humiliant, marqué par des remarques dégradantes sur leur foi.

Le 13 juin 2025, les deux femmes sont suspendues. Cinq semaines plus tard, le 18 juillet, elles reçoivent leur lettre de licenciement. Aucune procédure disciplinaire contradictoire n’a été tenue pour leur permettre de répondre aux griefs retenus contre elles.

Une règle invoquée, jamais prouvée

Face à l’EOC, la direction d’ENS Africa a défendu l’existence d’une politique vestimentaire ancienne, héritée d’une résolution de 2009 de CK Ltd — la structure qui a cofondé le cabinet mauricien en 2013 — interdisant tout « signe ou symbole extérieur ostentatoire ». La Commission a examiné ce document de près. Son verdict est sans appel : cette résolution ne porte aucune trace d’un lien formel avec ENS Africa (Mauritius). Plus encore, le manuel de conditions d’emploi effectivement remis aux salariés du cabinet ne reprend pas cette interdiction. Il se borne à mentionner la nécessité de porter l’uniforme et d’éviter une tenue négligée.

Autre fait lourd de conséquences : les deux plaignantes n’ont jamais signé de contrat de travail. Elles affirment n’avoir jamais eu connaissance d’une quelconque politique vestimentaire à connotation religieuse, et c’est seulement après leur suspension qu’elles ont découvert l’existence d’une « Sexual and Racial Harassment Policy » en vigueur dans d’autres filiales africaines du réseau — document qu’elles ont produit devant le tribunal du travail pour montrer que l’employeur violait ses propres principes.

La Commission note également que les défendeurs n’ont, à aucun moment, fourni de version alternative crédible des faits, ni produit de preuves documentaires attestant que la politique de laïcité avait été appliquée de façon constante dans l’histoire du cabinet.

 « Aucune condition contraignante »

S’appuyant sur la section 6 de l’Equal Opportunities Act 2008, qui définit la discrimination indirecte, l’EOC estime que la condition imposée aux plaignantes — renoncer au hijab — n’était ni justifiée, ni légalement opposable. La Commission en conclut qu’aucune règle interdisant le voile n’a jamais été valablement imposée aux deux employées. Faute de contrat signé et de document interne probant, la politique vestimentaire invoquée par ENS Africa n’avait, juridiquement parlant, aucune existence à leur égard. Elle précise par ailleurs que, même si une telle politique avait existé formellement, elle aurait dû satisfaire au test de constitutionnalité prévu par les articles 11 et 16 de la Constitution mauricienne, ainsi qu’aux seuils fixés par l’EOA en matière de discrimination fondée sur les convictions. Or rien de tel n’a été démontré.

Quant aux accusations de diffusion de fausses informations et de menaces à la sécurité, avancées par l’employeur pour justifier l’absence de procédure disciplinaire, elles sont expressément contestées par les plaignantes et n’ont pas convaincu la Commission.

Conciliation ou tribunal ?

En parallèle de la procédure devant l’EOC, l’Employment Relations Tribunal (ERT) avait déjà statué en octobre 2025, estimant que la relation de travail était irrémédiablement rompue et condamnant ENS Africa à verser des indemnités de licenciement aux deux femmes. Cette décision fait actuellement l’objet d’un recours en révision judiciaire de la part de l’employeur.

Le rapport de l’EOC, signé le 8 mai 2026 par sa présidente C. Desvaux de Marigny et ses deux membres G. Shibchurn et G. Seechurn, invite désormais les parties à tenter une ultime conciliation dans un délai de 45 jours. À défaut d’accord, l’affaire sera transmise à l’Equal Opportunities Tribunal pour une décision contraignante.

Me Nadeem Hyderkhan : « Il faut amender la loi »

Pour Me Nadeem Hyderkhan, l’un des avocats des deux plaignantes, ce rapport conforte une conviction qu’il défend de longue date : la loi mauricienne doit évoluer. L’avocat réitère son appel à amender la Workers Rights Act afin d’y intégrer explicitement la question de la tenue vestimentaire au travail, un vide juridique que cette affaire a mis en lumière de façon criante. Fort des conclusions de l’EOC, Me Hyderkhan indique que le dossier devrait être à nouveau présenté devant la cour.