[Rétrospective 2025] Réparer, réformer, reconstruire

L’année 2025 restera comme une année charnière dans l’histoire politique récente du pays. Entre attentes populaires, urgences économiques et nécessité de restaurer la confiance dans les institutions, Maurice a amorcé une transition délicate mais déterminante sous la conduite de l’Alliance du Changement dirigée par Navin Ramgoolam.

Les premiers mois ont servi à dresser un état des lieux sans complaisance. Les révélations sur la situation des finances publiques et les dysfonctionnements institutionnels ont mis en lumière l’ampleur des défis à relever. Sans céder à la précipitation, le nouveau gouvernement a choisi d’inscrire son action dans le temps, en privilégiant la rigueur, la méthode et le respect des procédures.

2025 n’a pas été l’année des miracles immédiats, mais celle des premières ruptures : rupture avec certaines pratiques du passé, rupture dans le fonctionnement parlementaire, rupture dans la manière d’aborder les grandes priorités nationales. Cette rétrospective revient, mois après mois, sur les faits marquants qui ont jalonné cette année de transition.

Janvier — Enquêtes, sécheresse et discours-programme

Le mois s’ouvre sur l’intensification de plusieurs enquêtes portant sur la gestion de fonds publics sous l’ancien régime. Le contrat de Rs 15 milliards attribué par la State Trading Corporation à Mercantile and Maritime Group revient au centre de l’actualité, tandis que la Financial Crimes Commission élargit ses investigations à plusieurs organismes publics. À la Compagnie nationale de transport, l’ancien directeur général Rao Ramah est auditionné concernant son patrimoine estimé à Rs 125 millions.

La Mauritius Investment Corporation (MIC) est au cœur d’un scandale financier et politique majeur, avec des fonds publics détournés par Pulse Analytics pour financer des sondages électoraux biaisés et des dépenses somptuaires, révélant des liens avec d’anciens hauts responsables et des proches de l’ancien gouvernement.

La crise de l’eau s’impose comme urgence nationale. Le ministre Patrick Assirvaden dresse un constat alarmant de la baisse des niveaux des réservoirs et annonce un plan d’urgence. La mise hors service des réservoirs de Cluny et Nouvelle-France, représentant Rs 122 millions d’investissement, alimente le débat sur la gestion des infrastructures publiques.

Le mois se clôt sur la présentation du discours-programme 2025-2029, Un pont vers l’avenir, qui fixe les grandes orientations : stabilisation des finances publiques, relance économique, renforcement de l’État de droit et restauration de la confiance institutionnelle.

Février — Mémoire et arrestation de Pravind Jugnauth

Les commémorations du 190ᵉ anniversaire de l’abolition de l’esclavage au Morne donnent le ton d’un mois marqué par l’histoire et la justice. Le Premier ministre Navin Ramgoolam y prononce un discours axé sur la mémoire, la dignité et l’unité nationale.

Sur le plan judiciaire, février marque une intensification notable. L’ancien Premier ministre Pravind Jugnauth et son épouse sont entendus dans une enquête pour blanchiment d’argent, suite à des perquisitions révélant plus de Rs 114 millions en devises et objets de valeur. Les hommes d’affaires Rakesh et Prameshwar Gooljaury sont arrêtés concernant des prêts irréguliers de Rs 1,2 milliard accordés par la Maubank.

Un cas préoccupant touche les forces de l’ordre elles-mêmes : quatre policiers sont arrêtés dans une affaire de disparition de Rs 1,6 million lors d’une perquisition. Ces événements soulignent l’ampleur du travail de clarification institutionnelle à accomplir.

Le mois s’achève sur une note diplomatique positive avec la participation de Navin Ramgoolam au Sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, en Éthiopie, signalant une volonté de repositionnement du pays sur la scène continentale.

Mars — Visite de Modi et relance démocratique

Mars est dominé par les célébrations de l’Indépendance et la visite officielle du Premier ministre indien Narendra Modi. Une série d’accords stratégiques consolident le partenariat indo-mauricien : système de paiement en monnaies locales, ligne de crédit pour les infrastructures hydrauliques, coopération renforcée en sécurité maritime. L’annonce phare reste le soutien indien pour la construction d’un nouveau Parlement.

La démocratie locale reprend vie. L’émission des writs of election pour les municipales du 4 mai met fin à près de dix ans sans scrutin local. Des amendements introduisent un registre électoral complémentaire pour les jeunes et le dépouillement le jour du scrutin, renforçant transparence et participation.

L’activité judiciaire reste intense avec l’arrestation de Maneesh Gobin, ancien Attorney General, dans l’affaire Stag Party-Eco Deer Park, et la poursuite des enquêtes contre Rakesh Gooljaury pour évasion fiscale présumée de Rs 65,6 millions.

Le rapport d’Audit 2023-2024 révèle de graves dysfonctionnements dans la gestion des finances publiques, confirmant les niveaux d’endettement préoccupants hérités de l’ancien régime MSM.

Avril — Campagne électorale et révélations

À l’approche des municipales, la campagne ravive les attentes longtemps étouffées dans les villes. Sur le terrain, les doléances convergent : infrastructures dégradées, insalubrité, absence de projets pour la jeunesse. L’Alliance du Changement mise sur la proximité et la restauration des services de base.

Au Parlement, des révélations financières majeures secouent l’opinion. Le Premier ministre dresse un constat sévère de la situation d’Air Mauritius : Rs 17,7 milliards de pertes cumulées entre 2015 et 2024. Au-delà des chiffres, il dénonce des montages financiers opaques impliquant Airport Holdings Ltd et la Mauritius Investment Corporation. Des audits forensiques sont enclenchés.

L’arrestation de l’ancien ministre des Finances Renganaden Padayachy marque un moment politique fort, cristallisant le débat sur les pratiques de gouvernance passées.

Sur le plan législatif, le National Agency for Drug Control Bill vise à centraliser la lutte antidrogue, combinant répression, prévention et réhabilitation. À l’international, Maurice plaide au Sommet de la Commission de l’Océan Indien pour une coopération accrue entre États insulaires.

Mai — Victoire écrasante aux municipales

Les élections municipales du 4 mai consacrent une victoire écrasante de l’Alliance du Changement dans les cinq villes. Au-delà du score, le scrutin symbolise le retour d’une démocratie de proximité longtemps suspendue. L’installation de nouvelles équipes municipales ouvre une phase axée sur transparence, modernisation urbaine et participation citoyenne.

Le Parlement devient tribune de dévoilement méthodique. Le contrat de location du siège de l’Economic Development Board à Ébène met en lumière favoritisme et engagements financiers désavantageux pour l’État.

Le scandale des recrutements massifs dans les collectivités locales éclate. À la veille des générales de 2024, des milliers d’embauches ont été effectuées hors cadres légaux et sans couverture budgétaire, à des fins électoralistes manifestes. Le gouvernement actuel se retrouve à gérer les conséquences humaines et financières de ces dérives.

Les tentatives de contre-offensive du MSM peinent à convaincre face au poids des faits : dette record, institutions fragilisées, mécanismes opaques. Le gouvernement consolide son récit central : celui d’un redressement nécessaire et assumé.

Juin — Équilibre budgétaire et océan bleu à Nice

Le 5 juin, le Budget 2025-2026 est présenté. Cet exercice d’équilibre vise le redressement des finances publiques après des années de dérives. Mesures clés : report progressif de l’âge de la retraite de 60 à 65 ans, maintien des aides sociales, maîtrise des dépenses et relance par l’innovation. Le gouvernement assume des décisions difficiles pour garantir la viabilité du système social.

Sur la scène internationale, Maurice affirme son ambition océanique. À la Conférence des Nations Unies sur l’Océan (UNO3) à Nice, Navin Ramgoolam défend la stratégie nationale d’économie bleue, présente la création d’une aire marine protégée autour des Chagos et annonce la mise en place d’un Institut Océanographique.

Le 12 juin, il est reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron, réaffirmant le partenariat stratégique franco-mauricien et approfondissant la coopération économique et culturelle. Juin conjugue ainsi consolidation interne et affirmation internationale.

Juillet — Validation du FMI et Reward Money

Le Fonds monétaire international salue la stratégie budgétaire mauricienne, mettant en avant trois axes : renforcement fiscal, réforme progressive des retraites et optimisation des dépenses sociales. Selon le FMI, une mise en œuvre rigoureuse pourrait réduire la dette de 87 % du PIB en 2024 à 75 % en 2030.

Le Premier ministre souligne les actions pour stabiliser la roupie : réforme du marché des changes, hausse du taux directeur, encadrement des transactions à terme. Résultat : appréciation de 4,8 % face au dollar. Des mesures ciblées sur le coût de la vie complètent le dispositif.

L’enquête sur le Reward Money révèle un système détourné. Ce dispositif policier destiné à récompenser les informateurs aurait été exploité à des fins personnelles ou électorales sous l’ancien régime. L’arrestation de l’ACP Dhunraz Gangadin et d’autres officiers met en lumière l’urgence d’une refondation du contrôle des finances publiques.

Une enquête sur l’organisation du hadj 2025 révèle également des manipulations systématiques de la liste d’attente, favorisant certains pèlerins au détriment des candidats légitimes.

Août — Réforme CSG et rebond économique

La FCC intensifie son enquête sur le Reward Money. L’ASP Rajcoomar Seewoo et le surintendant Ashisk Jagai sont placés en détention provisoire, accusés d’avoir autorisé des paiements excessifs pour des dizaines de millions de roupies. Les investigations soulignent les failles dans la supervision des fonds spécialisés.

La réforme de la Contribution Sociale Généralisée avance. Le transfert progressif vers un nouveau Fonds national de pension sur deux ans est confirmé, avec maintien des allocations pour les plus vulnérables. Cette réforme vise durabilité financière et équité intergénérationnelle.

Malgré ces défis, des signaux positifs émergent : Air Mauritius enregistre un bénéfice de Rs 252,7 millions au premier trimestre, rompant avec neuf années de pertes. Moody’s confirme la note souveraine à Baa3, reconnaissant les efforts de stabilisation.

 Septembre — Déchéance d’élites du passé

Septembre marque un tournant avec l’abandon par le DPP des charges provisoires dans huit affaires de trafic de drogue impliquant la défunte Special Striking Team, ouvrant la voie à de nouvelles investigations sur des accusations de falsification de preuves et de planting. L’enquête Reward Money se complique avec la disparition des documents originaux, rendant difficile la traçabilité de Rs 160 millions.

L’affaire Ashik Jagai connaît un rebondissement spectaculaire. Une semaine après sa libération, l’ex-patron de la SST est réarrêté pour tentative d’influence de témoins dans l’enquête sur le blanchiment d’argent impliquant son fils. La FCC révèle une toile financière complexe : transferts de Rs 800 000 pendant sa détention, implication d’un manager de la MCB et de membres de sa famille, transactions immobilières suspectes. Le chasseur de criminels devient lui-même traqué.

Le mois est aussi marqué par l’interpellation de l’ancienne ministre Kalpana Koonjoo-Shah pour vol à l’étalage chez Carrefour (Rs 2 140 d’articles cosmétiques). Elle joue la carte de l’inadvertance.

Enfin, le mois a été marqué par des débats sur la réforme des institutions de contrôle et de surveillance de la police, notamment l’Independent Police Complaints Commission (IPCC), jugée inefficace face aux affaires de manipulation de preuves, soulevant des questions sur la transparence et la santé démocratique du pays.

Octobre — L’affaire du jet malgache

L’affaire du jet privé malgache secoue le mois d’octobre. L’atterrissage à Maurice de l’avion transportant l’ancien Premier ministre malgache Christian Ntsay et l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga a été autorisé dans des conditions controversées, en violation des procédures. Paul Bérenger, Premier ministre par intérim, dénonce ces irrégularités et annonce des « décisions graves ».

La FCC obtient rapidement le gel des comptes de Mamy Ravatomanga et de plusieurs sociétés, dans le cadre d’une enquête sur des transferts présumés illicites de Madagascar vers Maurice pour Rs 7,31 milliards. L’homme d’affaires, hospitalisé sous surveillance, prépare une riposte juridique. Sa famille quitte Maurice après avoir été temporairement empêchée de voyager.

Parallèlement, l’ex-ministre Renganaden Padayachy demande à voyager pour raisons professionnelles alors qu’il fait l’objet d’enquêtes sur la MIC. Sa requête est contestée par la FCC. Le secteur aérien connaît aussi des remous avec la démission de Kishore Beegoo de la présidence du board d’Air Mauritius, invoquant divergences de principe et pression politique.

Novembre — Macron à Maurice

Novembre sera marqué par la visite historique d’Emmanuel Macron, première d’un chef d’État français depuis plus de trente ans. En deux jours, ce déplacement redonne une impulsion stratégique majeure aux relations bilatérales. La quatrième rencontre Macron-Ramgoolam en moins d’un an confirme un niveau de confiance politique rare.

Les retombées sont multiples : accords en sécurité maritime, transition énergétique, gestion de l’eau, innovation et intelligence artificielle. L’inauguration de la nouvelle ambassade de France à Telfair, les décorations croisées, les hommages à SSR et SAJ, la visite du patrouilleur “Champlain” renforcent la portée symbolique. Le soutien français réaffirmé sur les Chagos conforte la position diplomatique mauricienne.

Sur le plan judiciaire, l’enquête Ravatomanga se poursuit avec un Criminal Attachment Order de Rs 7,3 milliards. L’arrestation de Sattar Hajee Abdoula, figure centrale de l’ancien système financier, marque une nouvelle étape.

Le mois connaît des tensions politiques maîtrisées au sein de la majorité après le renouvellement du mandat du Commissaire de police. L’inauguration du complexe sportif SSR à Triolet, vingt ans après son lancement, symbolise l’engagement infrastructurel.

Décembre — Compensation salariale, permis à points et inclusion

Décembre se distingue par une activité parlementaire intense et des annonces sociales fortes. La compensation salariale est fixée à Rs 635 mensuels pour les salariés jusqu’à Rs 50 000, bénéficiant à 88 % de la population active. Les pensions de base seront revalorisées de 3,7 % dès janvier 2026. Ces mesures, représentant plus de Rs 5,7 milliards annuellement, incarnent l’équilibre recherché entre soutien au pouvoir d’achat et discipline budgétaire.

Une enquête indépendante est lancée sur le décès d’un détenu à Melrose, qualifié de grave par le Premier ministre. Un Board of Inquiry présidé par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen est constitué.

La réforme de la Road Traffic Act s’enclenche avec la réintroduction du permis à points et un durcissement des sanctions, face à une hécatombe routière jugée inacceptable (287 accidents mortels depuis 2022 impliquant des conducteurs fautifs).

L’enquête FCC sur le prêt controversé de Rs 470 millions à l’hôtel Maradiva s’élargit aux anciens membres du conseil d’administration de la SBM. Le Parlement est informé de l’ampleur des arrestations menées depuis novembre 2024.

La Journée des personnes en situation de handicap met en lumière des réformes annoncées en matière d’inclusion. Le lancement du Night Market de Port-Louis illustre la volonté de redynamisation urbaine. L’affaire Moustass Leaks rebondit avec l’arrestation de l’ACP Lilram Deal concernant des appareils d’écoute, confirmant que l’année s’achève sous le signe de la reddition des comptes.

Une année de bascule

Au terme de cette rétrospective, 2025 apparaît moins comme une année de résultats spectaculaires que comme celle d’un basculement assumé. En douze mois, le pays a engagé un travail de clarification inédit : des finances publiques aux institutions, de la gouvernance locale à la diplomatie, des pratiques policières aux mécanismes de contrôle, les lignes ont bougé. Les enquêtes, les réformes et les choix parfois impopulaires ont installé un nouveau rapport au pouvoir : plus exposé, plus scruté, mais aussi plus contraint par l’exigence de redevabilité. Cette année a surtout marqué la fin d’un cycle politique fondé sur l’opacité et l’impunité, sans pour autant céder à la tentation de la revanche ou de la précipitation.

2025 n’a pas tout réglé, loin de là. Elle a toutefois posé les fondations d’un nouveau départ : des institutions remises au centre, une démocratie locale relancée, une parole politique moins triomphaliste mais plus structurée, et une volonté claire de replacer l’État de droit au cœur de l’action publique. L’année s’achève sur un pays encore fragile, confronté à des défis économiques, sociaux et institutionnels majeurs, mais désormais engagé sur une trajectoire plus lisible. L’enjeu de 2026 sera décisif : transformer cette rupture en résultats durables, et cette transition en véritable refondation.