Dans un monde musulman traversé par des défis économiques, sociaux et identitaires, une institution ancienne refait surface dans les débats publics dans les pays musulmans, et même à Maurice à la faveur des amendements aux diverses lois proposées dans le Finance Bill : le waqf.
Longtemps relégué au second plan par les politiques « modernes » post-coloniales appliquées dans les pays musulmans, ce mécanisme philanthropique, profondément enraciné dans la tradition islamique, revient aujourd’hui comme une réponse possible aux crises contemporaines. À l’heure où les États peinent à financer des services publics essentiels, où les inégalités se creusent et où les modèles importés montrent leurs limites, le waqf apparaît comme un levier capable de concilier solidarité, autonomie et durabilité.
Le waqf – une idée simple, avec une portée immense
Le waqf (aussi connu comme habous dans les pays du Maghreb) constitue un mécanisme structurant de solidarité et de développement dans la tradition islamique. Il repose sur la consécration durable d’un bien ou d’une ressource au profit de la communauté, de manière à créer un soutien continu et transmissible d’une génération à l’autre. Ce système s’inscrit dans une vision où l’entraide, la justice sociale et la responsabilité collective sont des valeurs fondamentales.
Dès les débuts de la société musulmane, des pratiques de partage et de soutien mutuel ont permis de renforcer la cohésion sociale et de répondre aux besoins essentiels des populations.
Le waqf est fondé sur trois principes majeurs : la perpétuité, qui garantit que le bien consacré demeure affecté à son objectif initial de manière permanente ; l’irrévocabilité, qui empêche le donateur de revenir sur sa décision une fois le waqf établi ; et l’inaliénabilité, qui interdit la vente, le transfert ou l’héritage du bien dédié. Ces principes assurent la stabilité du système et permettent aux biens en waqf de servir durablement l’intérêt public, indépendamment des changements sociaux, politiques ou économiques.
Le principe du waqf est d’une simplicité remarquable : c’est d’immobiliser un bien – terrain, immeuble, commerce, ressource financière – pour en consacrer les bénéfices à une cause d’intérêt collectif, de manière perpétuelle. C’est une charité continue (ṣadaqah jāriyah), selon les textes religieux, qui place la solidarité au cœur de la vie sociale.
Les textes islamiques sont explicites. Le verset coranique S2:V261 compare la dépense dans le chemin de Dieu à un grain qui produit sept épis, chacun contenant cent grains. Par ailleurs, un hadith célèbre, rapporté par Abū Hurayrah (R.A.), rappelle que les œuvres de l’être humain cessent à sa mort, sauf trois : une aumône continue, un savoir utile ou un enfant pieux qui invoque pour lui. Ce sont autant de références qui ont façonné une culture de générosité durable.
Cette vision spirituelle a façonné un modèle social où la responsabilité collective est centrale. Le waqf n’est pas seulement un acte de foi : c’est un engagement civique, une manière de participer à la construction d’une société plus juste.
Aux origines : des gestes fondateurs
Dès les débuts de l’islam, les compagnons du Prophète ﷺ ont donné l’exemple. Umar ibn al-Khattab (R.A.) dédia son terrain de Thamgh, suivant l’instruction prophétique de ne pas vendre ni léguer ce bien, mais d’en consacrer les fruits à l’aumône (Hadith Bukhari 2764). Il en immobilisa la propriété et en consacra les revenus dans la voie d’Allah. C’est le premier waqf formel de l’histoire islamique, qui pose de manière durable la base juridique du waqf irrévocable, inaliénable, non transmissible. Uthman ibn ‘Affan (R.A.) acheta et consacra le puits de Rumah, encouragé par la promesse d’une récompense au Paradis (Sunan Al-Tirmidhī 3703). Le Prophète ﷺ lui-même dédia des jardins reçus de Mukhayriq bin Nadir, savant juif de Médine, qui lui légua sept jardins le jour de la bataille d’Uḥud. Ce waqf est considéré comme le premier waqf prophétique.
Ces gestes ne relevaient pas seulement de la piété : ils posaient les bases d’un système structuré de solidarité, où l’initiative citoyenne complétait les limites de l’État.
Une institution qui a façonné la civilisation islamique
Pendant plus d’un millénaire, le waqf a financé une large partie des infrastructures publiques dans les sociétés musulmanes. Mosquées, écoles, bibliothèques, hôpitaux, routes, ponts, maisons pour voyageurs : l’institution a permis de bâtir un réseau de services essentiels sans recourir aux finances publiques.
Sous les Omeyyades et les Abbassides, le waqf soutient l’essor intellectuel et scientifique. Ibn Hawqal mentionne 300 écoles à Saqaliah et Cordoue comptait 70 bibliothèques et 50 hôpitaux financés par des waqfs. Sous les Ottomans, l’institution atteint son apogée : les waqfs comprenaient d’immenses domaines agricoles, parfois des régions entières, et l’administration du waqf employait des centaines de personnes dans un seul complexe et formait une bureaucratie sophistiquée.
Les sultans, princesses et mères royales créent des waqfs monumentaux, finançant mosquées, écoles, routes, ponts, hôpitaux et caravansérails. Le waqf devient un véritable État social parallèle, capable de soutenir l’éducation, la santé et la recherche sans dépendre des finances publiques.
Un écosystème économique avant l’heure
Le waqf n’était pas seulement une œuvre caritative : c’était un système économique complet. Des marchés, des boutiques, des terres agricoles et des immeubles étaient dédiés au waqf, générant des revenus réguliers. Ces ressources permettaient de financer l’éducation, la santé, la recherche et l’aide sociale.
Ce modèle a contribué à l’émergence d’une classe moyenne instruite, moteur de stabilité et de dynamisme. Il a aussi permis de réduire les inégalités, de soutenir les étudiants, de soigner les malades et d’offrir un refuge aux voyageurs.
Dans certaines villes ottomanes, les waqfs géraient même des services vétérinaires, des bains publics, des ponts, des routes et des marchés. Les waqfs ont financé des hôpitaux spécialisés, comme le Maristan de Sidi Frej à Fès, financé par des waqfs de donateurs aisés. L’hôpital offrait des soins gratuits en médecine interne, en ophtalmologie, en traumatologie, en psychiatrie, et même un espace pour animaux blessés ; tout cela entièrement soutenu par des waqfs.
Les waqfs ont aussi permis de créer des universités prestigieuses telles qu’al-Qarawiyyin (859) et al-Azhar (970), toutes deux fondées et maintenues par des waqfs. Ces institutions sont devenues des centres majeurs d’enseignement et de recherche, couvrant la théologie, les mathématiques, l’astronomie et la médecine. Par exemple, l’Université al-Qarawiyyin (Fès, 859), fondée par Fatima al-Fihri, était financée exclusivement par son waqf personnel. L’université est devenue un centre d’enseignement et de recherche attirant des savants du monde entier. L’Université al-Azhar (Le Caire, 970) fut maintenue pendant plus de mille ans par des milliers de waqfs (terres, boutiques, ressources diverses) qui ont assuré la gratuité de l’enseignement, la rémunération des professeurs et le financement des infrastructures académiques.
Le déclin : centralisation, abus et colonisation
Le recul du waqf au XXᵉ siècle s’explique par une combinaison de facteurs. Certains administrateurs ont abusé de leurs fonctions, des sultans ont tenté de confisquer des biens, et des taxes ont affaibli la pérennité des fondations. La centralisation ottomane, notamment sous Mahmud II, a réduit l’autonomie des waqfs. Les politiques coloniales ont aussi profondément transformé les waqfs : en Égypte, les waqfs familiaux ont été abolis en 1946 ; en Syrie, le mandat français a imposé confiscations et nationalisations ; en Tunisie, les waqfs ont été supprimés et nationalisés en 1956.
Une renaissance portée par les besoins contemporains
Face aux défis actuels — chômage, pauvreté, insuffisance des services publics — le waqf connaît une nouvelle dynamique. Dans plusieurs pays musulmans, le renouveau du waqf se traduit par l’adoption de modèles modernes adaptés aux réalités économiques actuelles.
En Malaisie, l’institution Johor Corporation a lancé dès 1995 le Corporate Waqf (Waqf An-Nur Corporation), finançant des cliniques, des programmes sociaux et des bourses universitaires. En Indonésie, le Badan Wakaf Indonesia (BWI) gère des cash waqfs et des waqfs en parts (waqf saham) pour financer l’éducation et la santé. En Turquie, la Vakıflar Genel Müdürlüğü a revitalisé des waqfs historiques pour financer la restauration de monuments, des hôpitaux spécialisés et des programmes sociaux urbains.
Ce renouveau s’accompagne aussi d’initiatives innovantes qui élargissent le champ d’action du waqf. Au Qatar, l’Awqaf and Minors Affairs Foundation a créé des fonds waqf dédiés à la recherche scientifique, aux technologies médicales et à l’éducation. Aux Émirats arabes unis, le Mohammed Bin Rashid Global Centre for Endowment Consultancy a lancé en 2016 le concept de waqf pour l’innovation et de waqf pour les start-up, reconnu par l’ONU comme modèle innovant de financement social, et en Arabie saoudite, des waqfs universitaires soutiennent la recherche et les bourses en faveur des étudiants, notamment à l’Université Roi-Abdulaziz et à l’Université islamique de Médine.
Le défi de la gouvernance
La renaissance du waqf passe par une réforme profonde de sa gouvernance. Les défis sont connus : manque de transparence, absence de cadres professionnels, fragmentation juridique, gestion bureaucratique inefficace. Pour revitaliser le secteur, plusieurs pistes émergent : digitalisation des registres, audits indépendants, formation des mutawallis (administrateurs), partenariats public-privé, modèles inspirés des fondations modernes.
Le waqf – un modèle pour l’avenir
Le waqf doit être envisagé comme un modèle complet de développement durable, combinant efficacité économique, justice sociale et élévation spirituelle. Sa réhabilitation offre aux sociétés musulmanes une voie pour renforcer leur autonomie, réduire les inégalités et bâtir un avenir plus solidaire.
Redonner vie au waqf, c’est renouer avec un héritage civilisationnel tout en répondant aux besoins contemporains.
Iqbal Jhumka


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