L’effet Macron, entre fantasme et réalité

Dans un monde complexe, en pleine mutation, où tant de visions contradictoires mettent en pièces nos convictions profondes, les nouveaux porteurs de flambeau nous attirent passionnément.

Barack Obama fut un phénomène de ce genre en cristallisant les espoirs d’une grande nation avec son ‘Yes, we can.’ Dans le passé, incarnant la modernité, ce fut Valérie Giscard d’Estaing, arrivant à pied et en costume de ville à sa cérémonie d’investiture. Des hommes de modernité, certes, mais, devant l’homme individuel, pétri de valeurs fortes, se dresse la responsabilité de diriger un pays à coups de réformes. À la fin de son mandat, Giscard d’Estaing est parti sous les huées alors que Barack Obama reste écrasé sous le choc de l’élection de Trump.

Les Mauriciens, au bout du rouleau, après deux années de séismes socio-politico-économiques, réclament du rêve, un Macron jeune et visionnaire qui viendrait remettre le gouvernement du pays en place. Mais c’est mal connaître la puissance de la résistance au changement ; mal connaître cette formidable capacité de sabotage face à toute nouveauté qui mènerait à trop de transparence.

Diplômés, revenant au pays à la longue et connaissant notre douloureuse histoire démocratique, nous espérons au début pouvoir changer le pays. Certains clament à cor et à cris un Macron mauricien. Mais la bonne énergie se dissout inexorablement face aux multiples bâtons dans les roues et nous apprenons vite à abandonner nos hautes exigences professionnelles.

Que ferait donc le peuple mauricien d’un Macron, philosophe, financier, spirituel, structuré, transparent ?  Quel sort réserverait la classe politique dirigeante à un jeune loup épris de justice, de transparence, visionnaire, allant à contre-courant des habitudes de tractations informelles ? Quel sort lui réserveraient les puissances fortunées qui ne se salissent jamais sur la scène publique mais tirent tant de ficelles en arrière-plan ?

Un jeune Macron révolutionnaire tiendrait-il le coup ? Ou s’arrêterait-il bien vite de vouloir combattre sur tous les fronts pour hisser le niveau de fonctionnement de l’administration mauricienne ?

Pour diriger Maurice, il faut un tandem ancien et jeune, portant une vision réfléchie, planifiée, structurée et cohérente pour pouvoir amener des modifications profondes. Des jeunes qui assureraient la relève et la pérennité des réformes. Mais rassemblés autour d’un leader expérimenté qui saurait parer et prévoir les putschs prévisibles, maîtrisant l’influence des pressions claniques, castéistes et communautaires. Serait-ce dans le cadre d’un tandem Premier ministre et Président comme dans les grandes démocraties?

Analysons bien: Modi, par exemple, n’est pas un jeune premier. Ses propositions et sa force de frappe réfléchies viennent d’une expérience au préalable. De même pour Macron. Il a auparavant fréquenté les grandes écoles de formation de l’élite française (qu’elle soit centriste, de gauche ou de droite.) Ensuite, il a également été à la fois financier et ministre.

Macron combine et rassemble la légitimité de formation et de réseaux anciens et puissants. Soutenus par cela et un pays qui fonctionne depuis longtemps d’après une certaine rigueur et organisation administrative, il peut agir et apporter de la modernité.

Toutefois, il lui reste tout son programme à accomplir encore. Son gouvernement n’est même pas encore formé qu’il est déjà acclamé comme un héros des temps modernes en vue d’une nouvelle génération qui s’est réveillée. Restera-t-il crédible et puissant tel une Angela Merkel, un Modi, un Trudeau ? Nous le lui souhaitons car l’honneur de diriger un pays est un lourd fardeau.

Il est illusoire de penser qu’un jeune homme (ou une jeune femme brillante), issu d’un tout nouveau parti, pourra endosser ce rôle sans expérience et sans le soutien actif d’acteurs politiques expérimentés qui connaissent bien le terrain et ses dédales.

Dans notre pays, la sophistication des systèmes existe pour l’heure, exclusivement pour flatter le touriste exigeant et l’investisseur étranger. L’heure est venue pour qu’on s’occupe de Maurice, ensemble et en tandem nouveau et ancien afin d’assurer l’émergence d’un Macron d’ici quelques générations d’électeurs.

 Fawzi Allymun
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